Témoignages de trois exilés économiques espagnols

Francisco Gomez a quitté Salamanque pour l'Angleterre. 
 
La crise contraint de nombreux jeunes Espagnols à s’exiler pour chercher du travail. Trois d’entre eux, déjà partis ou sur le départ, nous livrent leur témoignage, du Maroc au Royaume-Uni.
  
"No nos vamos, nos echan !" ("Nous ne partons pas, ils nous mettent dehors !"), est le très explicite slogan qu’a choisi le mouvement Juventudes sin futuro (Jeunesses sans futur) pour dénoncer l’exil économique auquel sont contraints les jeunes Espagnols en raison de la crise. Une phrase en réponse à la ministre de l’Immigration et de l’Emigration, Marina del Coral,qui avait expliqué cette vague de départs par "l’esprit aventureux des jeunes". Un déni de la réalité, selon les principaux concernés.
  
En Espagne, quatrième économie de la zone euro, le taux de chômage atteint désormais 27 % de la population active et touche plus de 55 % des jeunes. Une situation qui ne va pas en s’améliorant malgré le plan pour l’emploi des jeunes mis en place par le gouvernement espagnol.
  
Face à cette situation, les Espagnols sont de plus en plus nombreux à quitter leur pays pour aller chercher du travail ailleurs, que ce soit en Europe mais également au Maroc ou en Amérique latine.
 
Si vous aussi vous avez quitté l’Europe pour chercher du travail à l’étranger, n’hésitez pas à nous faire part de votre expérience dans les commentaires.
 
 

"Nous vivons aujourd’hui grâce à la retraite de mes parents"

Jaime Recio, 46 ans, est ingénieur en construction. Il vit à Madrid. Au chômage depuis trois ans, il s'apprête à quitter le pays avec sa famille.
 
 
Cela fait trois ans que je suis au chômage. L’entreprise dans laquelle je travaillais a fait faillite, car le secteur du bâtiment est l’un de ceux qui ont été le plus touchés par la crise en Espagne.
 
Trouver du travail est très difficile pour moi aujourd’hui. J’ai 46 ans, et malgré mon expérience, m’embaucher n’est pas rentable pour une entreprise car celle-ci devra cotiser pour ma retraite alors que les années qui me reste à travailler sont moins nombreuses que celles que j’ai derrière moi. En plus, j’ai deux jumeaux de 2 ans et avoir une vie de famille est perçu comme un handicap aujourd’hui en Espagne : avec ce genre de responsabilités, vous ne pouvez pas rester au bureau tard le soir.
 
"Ma femme a été licenciée parce qu’elle était enceinte"
 
Pour ma femme, le choix d’avoir des enfants a été aussi un sacrifice. Elle est psychologue, elle travaillait dans un centre social public avant de tomber enceinte. Elle a été licenciée parce qu’on considérait qu’une employée enceinte n’était pas rentable, sans parler des congés maternité à payer et son remplacement quand elle accoucherait.
 
Notre situation financière est très difficile aujourd’hui. Nous n’avons aucun revenu, même pas une allocation pour les enfants. À la naissance de votre bébé, vous touchez entre 1 000 et 3 000 euros d’aide de la part de l’État, selon les autonomies, et puis plus rien. De plus, que vous soyez chômeur ou que vous ayez un emploi ne change rien au montant de cette aide. Nous vivons aujourd’hui grâce à la retraite de mes parents qui rembourse également le crédit de 500 euros par mois que j’avais contracté à l’époque où je travaillais pour acheter notre appartement.
 
Mes parents sont tristes de nous voir partir à cause de la crise. Dans les années 1960, ils étaient eux-aussi partis travailler en Allemagne pendant une dizaine d’années. À l’époque, c’était normal, surtout pour des travailleurs non qualifiés. Ils se sont saignés pour payer nos études afin que nous n’ayons pas à vivre la même chose et finalement, aujourd’hui, nous quittons aussi l’Espagne pour aller chercher du travail ailleurs.
 
Nous espérons quitter Madrid d’ici l'été. Je passe mes journées sur Internet ou au téléphone, à chercher des opportunités de travail. Un des premiers pays que nous visons est la France, à cause de la proximité géographique et parce que je parle français. Il n’y a pas beaucoup d’offres d’emploi dans les autres pays européens non plus, mais c’est toujours mieux qu’en Espagne.
 
 

"Quand j’étais étudiant, j’ai décroché des CDI que je n’ai jamais pu avoir une fois mon diplôme en poche !"

Lorenzo Castro, 29 ans, travaille depuis deux ans et demi dans une entreprise espagnole basée à Aïn Bni Mathar, petit village près d’Oujda, dans l’est marocain.
 
 
Le problème aujourd’hui en Espagne est que le travail que vous trouvez est soit instable, soit inadapté à votre formation. Quand j’étais étudiant à Madrid, j’ai décroché des CDI que je n’ai jamais pu avoir une fois mon diplôme en poche, à cause de la crise ! Pourtant, j’ai un double master en gestion de projet et en énergie renouvelable. L’entreprise qui m’a embauché il y a cinq ans et demi m’avait pourtant promis une titularisation au bout de 2 ans. Fausse promesse. Mon frère lui est parti à Bruxelles car, malgré sa double licence et son master en droit, on ne lui proposait qu’un travail de secrétaire.
 
La décision de partir n’est évidemment pas facile, surtout quand on ne s’installe même pas dans une grande ville mais dans un petit village comme celui où je vis et que les différences culturelles rendent l’échange avec la population locale très limité. Ici, peu de gens parlent français, anglais ou espagnol, du coup nous restons souvent entre expatriés. Nous ne passons pas inaperçus et notre présence ne plaît pas à tout le monde. L’autre jour, le patron d’un café a prétendu qu’il n’avait plus de café, juste parce qu’il ne voulait pas nous servir !
 
 

"J’ai travaillé huit mois comme serveur à Madrid, avec une licence en droit !"

Francisco Gomez, 30 ans, est originaire de Salamanque. Il vit à Tetbury, près de Bristol, en Angleterre, depuis août 2012.
  
Je suis vendeur de pièces détachées chez un fournisseur de machines agricoles ou de construction. Un métier qui n’a rien à voir avec ma licence de droit !
 
J’ai commencé à travailler en Espagne quand j’étais étudiant, car mes parents n’avaient pas les moyens de financer tout mon cursus. Une fois diplômé, j’ai intégré un cabinet d’avocats. J’étais en CDD et j’espérais rester à ce poste-là plus longtemps. Malheureusement, mon patron ne pouvait pas renouveler mon contrat : la crise l’avait poussé à geler les embauches.
 
J’ai cherché du travail pendant presque un an, et pas seulement dans mon domaine de compétences. L’essentiel pour moi était de pouvoir travailler. Je me rappelle qu’une fois, la personne qui me faisait passer un entretien pour une entreprise de déménagement m’a demandé si je me rendais compte que j’étais surqualifié par rapport à l’emploi auquel je postulais !
 
J’ai décidé d’élargir mon champ de recherche et de postuler ailleurs qu’en Espagne : peu importe l’endroit, du moment que cela me permettait au moins d’avoir de l’expérience dans un domaine quelconque. La décision de quitter le pays était difficile, mais le temps passait et je ne pouvais pas rester les bras croisés.
 
Tetbury est une toute petite ville, pas très animée. Mais elle compte tout de même une communauté d’Espagnols et les habitants ne nous font pas trop sentir que nous sommes des étrangers, probablement parce que nous sommes européens et donc de la même culture. Néanmoins, je continue à envoyer des CV en Espagne en espérant pouvoir rentrer chez moi. Mais au vu de ce que mes amis là-bas me racontent, la fin de la galère, ce n’est pas pour demain !
 
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.

Commentaires

Voici la triste réalité d'un

Voici la triste réalité d'un pays où ni le gouvernement ni les citoyens ont le courage de changer rien. On a perdu l'espoir.
Moi j'éspère pouvoir finir mes études en France l'année prochaine, et après commencer à travailler n'importe où.
S'il y a un autre espagnol lisant ce site, soit étudiant ou chômeur, je lui recommenderais d'apprendre une langue et s'en aller.



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