Témoignage d'un policier égyptien : "On refuse de devenir les souffre-douleur du pays"

Des policiers qui protestent à Mansour, dans le nord-est du pays. Sur leurs pancartes : "Non aux solutions sécuritaires pour régler la crise politique".
 
Depuis le 7 mars, un mouvement de grève et de protestations secoue les rangs de la police égyptienne. Des commissariats de quartier aux brigades anti-émeutes, les éléments des forces de l’ordre sont de plus en plus nombreux à refuser d’être pris entre le marteau des manifestants et l’enclume du gouvernement.
 
Le Caire, Gizeh, Mansour, Ismaïlia, Alexandrie… Toutes ces villes et d’autres encore sont touchées par le mouvement de contestation. Un mouvement qui se caractérise essentiellement par la fermeture de nombreux commissariats ainsi que l’organisation de manifestations. Pour autant, la plupart des policiers préfèrent ne pas se déclarer ouvertement en grève, de peur des sanctions. Difficile donc de connaître l’ampleur de la mobilisation.
 
Selon le journal égyptien "Alyoum Assabe’", les forces de police chargées de protéger la résidence du président, Mohamed  Morsi se sont également retirées en signe de protestation. Elles ont été remplacées par des éléments de la garde républicaine.
 
Lors des manifestations organisées devant les commissariats, les policiers ont protesté contre ce qu’ils appellent "la 'frérisation' du ministère de l’Intérieur", en référence au mouvement des Frères musulmans dont est issu le parti au pouvoir Liberté et justice. Ils ont également appelé à la démission de leur ministre, le commandant Mohamed Ibrahim et exigé plus de moyens pour se défendre contre les attaques des manifestants. Une demande qui s’inscrit dans le contexte tendu de nouveaux affrontements au Caire et à Port-Saïd (Nord-Est) entre protestataires et forces de l’ordre et qui ont fait 10 morts la semaine dernière dont trois policiers. Ces violences ont amené la police de Port-Saïd à se retirer, sur demande du ministère de l’Intérieur, de la ville, qui est désormais sécurisée par l’armée.
 
Afin de calmer la colère des policiers, la ministre de l’Intérieur a limogé, le 8 mars, le chef de la police anti-émeutes. Il a également reconnu l’existence de tensions au sein de l’appareil sécuritaire tout en minimisant l’ampleur du mouvement de grève.
 
Pour pallier le vide sécuritaire qu’a entraîné la grève des policiers, le président du bureau technique du procureur général a déclaré, lundi 11 mars, qu’ il était envisageable que "des citoyens normaux livrent [aux autorités] d’autres citoyens surpris en train de commettre une infraction". La déclaration a provoqué un tollé dans l’opposition qui y voient les prémices d’un retour des milices populaires qu’a connues l’Égypte juste après la révolution, il y a deux ans.
 
Sur cette vidéo, des policiers demandent à avoir plus de moyens pour l'exercice de leurs fonctions. Une demande qu'ils qualifient de légitime.
Contributeurs

"Nous sommes, tout autant que les manifestants, victimes de la crise politique que traverse le pays"

Le commandant Ahmed Okasha est un officier de la sécurité nationale à Gizeh, près du Caire. Il a participe au mouvement de protestation.
 
Nous sommes sortis manifester pour dénoncer la continuité de la logique qui a sévi sous le régime de Hosni Moubarak : celle qui consiste à remplacer les solutions politiques par des solutions sécuritaires et de répression. La révolution n’a rien changé à cela.
 
Sit-in à Mansour, ville du nord-est du pays. Les policiers, qui se disent "du côté du peuple", refusent de faire les frais de la crise politique et appellent le président à faire de véritables réformes au lieu d'opter pour la solution sécuritaire.
 
Les gens sortent dans la rue pour réclamer des réformes politiques, économiques et sociales. Ils protestent contre certaines pratiques gouvernementales. Et au lieu d’avoir en face d’eux les responsables de cette situation, ils ont la police qui devient un ennemi de substitution car elle représente le pouvoir en place. Les manifestants s’en prennent alors à nous et nous ripostons à notre tour, nourrissant un cercle vicieux de violence [depuis novembre 2012 et le regain des tensions politiques en Égypte, 70 manifestants sont morts, victimes de violences policières]. Nous sommes, tout autant que les manifestants, victimes de la crise politique que traverse le pays : des commissariats sont brûlés aujourd’hui et des policiers meurent. Nous faisons les frais des erreurs du gouvernement. Et dans un tel contexte, dire, comme l’a fait le ministre de l’Intérieur, que la police doit 'être éloignée' des conflits politiques est tout simplement irréaliste.
 
Il faut que le gouvernement comprenne que la solution ne peut pas venir de la police mais des institutions de l’État. La police est la garante de l’ordre, elle n’est là ni pour combler le vide de réformes qui ne viennent pas, ni pour anesthésier la colère populaire.
 
"Notre rôle n’est pas d’être aux ordres du parti au pouvoir"
 
Les policiers contestataires se sont réunis sous la bannière d’un mouvement appelé 'le mouvement des officiers du 7 mars', date du début de notre mobilisation [le porte-parole du mouvement a déclaré vouloir faire de cette date la nouvelle journée de la police égyptienne]. À travers ce mouvement, nous appelons à la démission du ministre de l’Intérieur et à une purge de tout le ministère afin qu’une nouvelle politique sécuritaire et que de nouveaux responsables redonnent à la police la place qu’elle mérite dans la société. Faire appel à l’armée là où la police échoue à maintenir l’ordre [comme à Port-Saïd] n’est qu’une manière d’affaiblir encore plus l’appareil sécuritaire du pays.
 
Le rôle de la police égyptienne est de défendre les établissements et les institutions de l’État et non d’être aux ordres du parti au pouvoir.
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira (@SarraGrira), journaliste à France 24.


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