L’étrange conflit entre un "sultan" philippin et l’armée malaisienne

Le sultan du Sulu, Jamalul Kiram III. Photo non datée postée sur Twitter.
 
L’armée malaisienne a lancé, mardi, un assaut contre les hommes armés d’un sultan philippin qui avaient envahi un mois auparavant un village de l’île de Bornéo. À Kuala Lumpur, notre Observateur s’inquiète du manque d’information sur ces combats qui se déroulent dans une zone reculée du pays.
 
Les hommes armés, qui obéissent au sultan philippin Jamalul Kiram III, ont débarqué le 12 février, par la mer, dans le village de Kampung Tanduo. Ils réclament le territoire de Sabah, où vivent trois millions d'habitants, qui, en vertu d’un document datant du 19e siècle, fait partie, selon eux, du sultanat islamique.
 
Les forces malaisiennes en mouvement dans la zone. Vidéo postée le 28 février.
 
Les premiers accrochages ont eu lieu vendredi 1er mars, faisant plusieurs morts du coté de la police et des insurgés. Trois jours après, le 5 mars, l’État malaisien déclenchait des frappes aériennes et des tirs de mortier pour tenter de déloger les intrus qui seraient, selon les sources, entre plusieurs dizaines et plusieurs centaines. Le Premier ministre malaisien, Najib Razak, a justifié cet assaut en affirmant que tout avait été essayé pour résoudre la crise pacifiquement.
 
Selon la police, qui ne donne pas d’informations précises sur le bilan des victimes, les forces de police sont actuellement à la recherche des insurgés qui se seraient dispersés dans la nature.
 
Dans un souci de maintenir de bonnes relations avec le voisin malaisien, le gouvernement philippin a demandé aux hommes du sultan de cesser les combats. Devant l’ambassade de Malaisie, des manifestants ont cependant exprimé leur soutien aux revendications du sultanat et demandé l’arrêt des opérations militaires.
 
Le sultanat de Sulu n'est plus reconnu par l'État philippin depuis la mort, en 1936, du sultan Jamalul Kiram II qui n’avait pas d’héritiers directs. Le groupe d’intrus est dirigé par le frère du sultan autoproclamé Jamalul Kiram III et composé de personnes originaires de la province de Sulu, au sud des Philippines. Le groupe affirme que la Malaisie "loue" le territoire de Sabah depuis un siècle au sultan. Le gouvernement malaisien paye effectivement une somme annuelle de plus de 1 300 euros au sultanat, mais ne le considère pas comme un loyer.
Contributeurs

"La communication sur l’opération est totalement chaotique"

Fahmi Fadzil vit à Kuala Lumpur. Il est écrivain et militant pour le parti centriste Keadilan Rakyat(PKR).
 
Depuis le début de l’opération, les Malaisiens sont sous le choc. Notre peuple est sincèrement pacifique. C’est dur de voir que des policiers et des soldats ont perdu la vie dans ces violences.
 
Funérailles des policiers tués lors des combats.
 
L’autre sentiment qui domine, c’est l’inquiétude, car nous sommes très mal informés de ce qu’il se passe là bas. Les gens sur place sont difficilement joignables car les lignes passent très mal. On doit s’en remettre aux médias tout en sachant que les informations sont incomplètes. La semaine dernière, des reporters d’Al-Jazira ont été bloqués alors qu’ils s’approchaient en bateau de la ville de Kampung Tanduo, le village très reculé où se trouvaient les hommes du prétendu sultan. J’ai par ailleurs un ami journaliste envoyé spécial sur place et, à travers ses papiers, on comprend qu’ils sont cantonnés à une zone dont ils ne peuvent sortir.
 
La communication officielle est enfin totalement chaotique. Des représentants de la police ont d’abord affirmé que les intrus avaient subi une sévère défaite tandis que d’autres affirmaient pourtant qu’il n’y avait pas eu de morts chez les insurgés. Mardi, des journaux proches du pouvoir évoquaient ensuite le chiffre d’une vingtaine de morts sans donner de sources. Alors, on se tourne vers les médias philippins, puis on entend que d’après les proches des insurgés, ces derniers sont sains et saufs et qu’une dizaine de milliers de personnes arriveraient par la mer pour leur prêter main forte ! 
 
"Il ne faudrait pas que cela crée des tensions entre les Malaisiens et les Phillipins"
 
Beaucoup de Malaisiens ont été surpris en entendant que l’État payait le sultanat pour utiliser ce territoire. Certains réagissent de façon sanguine en disant que c’est leur terre et des drapeaux malaisiens apparaissent sur les réseaux sociaux. [Une pétition a été lancée sur Internet pour rejeter la demande du sultanat]. Le gouvernement, par ailleurs, aurait dû montrer l’exemple en optant pour une solution pacifique, que ce soit passer par la justice ou ouvrir un débat national.
 
Le choix de l’option militaire risque de légitimer les gens qui commencent à penser en termes de "nous" (les Malaisiens) contre "eux" (les Philippins Sulu) [Des centaines de milliers de Philippins se sont rendus dans l’État de Sabah au cours des dernières années, dont plusieurs illégalement, à la recherche de travail.] Il ne faudrait pas que cela crée des tensions entre les Malaisiens et les Philippins.
 


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