Spirale de violence au Bangladesh après la condamnation à perpétuité d’un leader islamiste

Vue aérienne de la place Shahbag occupée par les manifestants. Photo : shahbag.org.
 
La condamnation à perpétuité d’un leader islamiste, Abdul Quader Mollah, pour des crimes commis pendant la guerre d’indépendance met le Bangladesh sous tension. Tandis que ses partisans dénoncent le jugement, des manifestants ont pris d’assaut la place principale de Dacca pour réclamer son exécution.
 
Les manifestants allument des bougies sur la place Shahbag de nuit. Photo twitter : @Shahbag2013
 
En 1971, après neuf mois de combats, l’armée pakistanaise alliée à des formations islamistes dont celle de Quader Mollah, Jamaat-e-islami ("Société de l’islam"), avait été défaite par les rebelles bangladais, soutenus par l’Inde. Le Bengladesh avait alors obtenu son indépendance du Pakistan, mais en payant un lourd tribut : 1 million de morts, 200 000 femmes violées, 8 à 10 millions de réfugiés en Inde.
 
Quarante ans après, les plaies de cette guerre sont encore béantes au Bangladesh. L’arrivée au pouvoir en 2008 de la Ligue Awami, parti historiquement favorable à l’indépendance, a permis la création d’un Tribunal international pour les crimes au Bangladesh. Mis en place en 2010, avec l’aide du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), il est habilité à juger les personnes "pour crimes contre l’humanité, génocide, crimes contre la paix, crimes de guerre, violation de toute loi humanitaire et autres crimes sous le droit international" les personnes ayant collaboré avec le Pakistan pendant la guerre de libération, et donc suspectées d’être responsables des atrocités commises. C’est le cas d’Abdul Quader Mollah, reconnu coupable notamment de meurtres et de viols à répétition.
 
Vidéo postée sur un compte Facebook d'activistes.
 
Une dizaine de jours après cette condamnation, une loi portant sur le fonctionnement du "tribunal international" a mis le feu aux poudres. Les procureurs peuvent désormais faire appel de tout type de jugements. Jusqu’alors, ils ne pouvaient contester la décision des juges qu’en cas d’acquittement. En d’autres termes, le gouvernement pourrait donc légalement demander à la Cour suprême d’alourdir les peines de prison en condamnation à mort - selon l’interprétation d’Amnesty International - et ce alors que les juridictions internationales, comme la Cour pénale internationale de La Haye, se refusent de recourir à cette peine.
 
Cette réforme n’a fait qu’exacerber la colère des militants du parti de Quader Mollah. Les affrontements avec la police, qui avaient débuté dès le soir du verdict, ont redoublé d’intensité après le passage de la loi et se sont répandus dans plusieurs villes du pays. Ils ont fait plusieurs morts vendredi et dimanche dernier.
 
Des responsables du parti islamiste ont par ailleurs proféré des menaces à l’encontre de plusieurs journalistes et blogueurs qui auraient publié sur Internet des messages jugés blasphématoires. Le 15 février, l’architecte et blogueur Haider, connu pour ses positions laïques sur son site Thaba Baba, a été assassiné. Une enquête est en cours.
 
Des manifestants sur la place Shahbag. Photo : Shahbag.org
 
Mais les islamistes ne sont pas les seuls mécontents du verdict. Depuis le 5 février, la place Shahbag de Dacca est occupée en continu par des milliers de Bangladais qui estiment insuffisante la condamnation à perpétuité du leader islamiste Abdul Quader Mollah, dont ils demandent l’exécution.

"Condamner des maniaques génocidaires à la peine de mort n’est pas contraire aux droits de l’homme"

Hasan Ahmed (pseudonyme) a 23 ans et vit à Dacca. Il participe au mouvement de la place Shahbag, se présente comme un libéral et assure ne soutenir aucun parti politique. Il tient un blog en bangladais depuis sept ans. 
 
Sur la place Shahbag, les manifestants sont là 24 heures sur 24 et effectuent des rotations. Il n’y a pas de tentes, on ne campe pas, la météo est bonne. A 3 heures du matin, on peut croiser des femmes et des enfants et ce alors que le Bangladesh n’a jamais été un pays très sûr pour les femmes. Or aucune attaque n’a eu lieu depuis le 5 février. Les premiers soirs, je n’en revenais pas de voir un tel calme. Les gens s’entraident, il n’y a pas d’autorité centrale ici.
 
Vue aérienne de la place Shaghag occupée par les manifestants. Photo : shahbag.org
 
Les manifestants islamistes sont très violents avec ceux qui se revendiquent du mouvement de la place Shahbag. Vendredi dernier, après la prière, certains ont vandalisé des scènes montées dans différentes villes du pays pour les réunions du mouvement Shahbag et ils ont détruit le drapeau national. À Dacca, ils ont voulu envahir la place Shahbag, en arrivant sur des mobylettes par trois points différents, mais la police les a contenus.
 
Forcément, il y a des débordements de la police. Mais s’ils sont attaqués avec des bombes artisanales, faut-il qu’ils restent statiques ? Des policiers ont néanmoins pu perdre leur sang-froid, et il est vrai que des islamistes ont été tués mais également des passants, en marge des émeutes. Ces incidents nécessitent une enquête indépendante.
 
"Les manifestants islamistes sont pauvres et facilement manipulables"
 
La loi du 17 février ne va pas plus inciter le gouvernement à demander la peine de mort, elle modifie juste les conditions d’appel. Le gouvernement actuel a par le passé fait alliance avec le Jamaat-e-islami, donc il n’y a aucune raison de penser qu’il veuille délibérément envoyer des criminels de guerre à la potence. À moins qu’il ne soit sous pression, et c’est pour cela que nous manifestons.
 
Pour moi, condamner le responsable de deux ou trois meurtres à la peine de mort, c’est contraire aux droits de l’Homme. Mais quand ce sont des maniaques génocidaires, qui ont tué des centaines de milliers de personnes, ont violé 200 000 femmes, ils méritent la peine capitale. De plus, si le Jawaat-e-islami revient au gouvernement, il peut très bien choisir un président qui annulera les peines prononcées envers les criminels de guerre, dont la plupart appartiennent à ce parti. C’est pourquoi le mouvement de Shahbag demande que le tribunal soit permanent.
 
Les membres du Jawaat-e-islami se trompent et mentent : ils ont voulu faire croire que nous voulions interdire tous les partis religieux, ont dit que tous les blogueurs sont des athées et des apostats, tout ceci est faux. Il y a un fossé dans le pays entre islamistes et non islamistes, mais il est surtout dû à des questions d’éducation. Beaucoup des islamistes qui participent aux émeutes n’ont pas accès à une éducation scientifique et laïque. Ce sont des gens très pauvres, ils deviennent des mercenaires facilement manipulables.
 

"Je me demande si le mouvement de la place Shahbag n’est pas encouragé par l’exécutif"

Hussein Talukdar a 25 ans et est pharmacien à Dacca. Il tient plusieurs blogs (ici et ici) où il donne son point de vue sur l’actualité du Bangladesh.  
 
Les manifestants qui soutiennent le [parti islamiste] Jamaat-e-islami ont manifesté ce week-end alors que le gouvernement leur avait interdit, c’est pourquoi les manifestations ont dégénéré, comme souvent depuis le début du mois. Ils demandent à ce que la cour établisse un jugement impartial, car selon eux, les juges sont influencés par le gouvernement qui mène l’accusation dans le procès. Par ailleurs, je pense qu’un tribunal international devait s’interdire de condamner à la peine de mort pour les crimes de guerre, c’est ce que font la Cour pénale internationale et tous les tribunaux internationaux depuis 1993.
 
Au départ, je n’étais pas partisan et je n’avais pas de préférence pour aucun des deux mouvements, mais les bavures policières et le manque de respect envers les manifestants soutenant le Jamaat-e-islami m’ont poussé à avoir pour eux plus de sympathie que pour le mouvement de la place Shahbag. Surtout que j’ai l’impression que c’est en quelque sorte un faux mouvement : quand je vois comment la police le protège, je me demande s’il n’est pas encouragé par l’exécutif, dont on peut imaginer que ça l’arrange bien de voir une foule réclamer une sanction plus lourde contre le responsable d’un parti d’opposition.
 
Certes, Abdul Quader Mollah est quelqu’un qui a commis de graves crimes. Mais si nous prétendons vivre dans un pays démocratique, tout le monde doit avoir le droit de protester, même ceux qui soutiennent les criminels. Le fait d’interdire de manifester aux islamistes a entraîné les violences policières, lesquelles alimentent les velléités de violences des islamistes. Je ne veux pas excuser leurs gestes, mais il ne faut pas s’étonner s’ils viennent frapper des manifestants de la place Shahbag, que la police veut protéger.


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