À Soweto, les habitants exclus d’une nouvelle place commerciale : "Ce n’est qu’un autre rêve brisé"

La place Walter Sisilu, avec sur la droite, l'hôtel quatre étoiles. Photo de Thabo Mbehele.
 
D’un côté des rails qui traversent le bidonville de Kliptown, à Soweto, les cabanes de taule ondulée se succèdent. De l’autre, c’est la place historique Walter Sisulu, où les opposants à l’apartheid signèrent la Charte de la liberté en 1955, et où s’installent désormais commerces, banques, agences de voyages, bureaux et même un hôtel quatre étoiles. Ce renouveau aurait dû profiter aux habitants de Kliptown, mais ils attendent toujours…
 
C’était il y a huit ans. Les autorités de Soweto avaient annoncé qu’elles allaient réaménager cette place historique, suscitant une vague d’espoirs parmi les habitants de Kliptown, qui s’étaient vus promettre une seconde vie pour leur bidonville, et la création de nombreux emplois. Mais aujourd’hui, le constat est amer selon nos Observateurs : l’opération de redynamisation de Kliptown a surtout bénéficié à des personnes qui n’étaient pas issues de ce quartier. Dans le bidonville, la majorité des résidents sont toujours au chômage. Quelques-uns subsistent en revendant des bouts de métal ramassés ça et là.
 
Cabanes de taule à Kliptown. Photo prise en 2011 et publiée sur Flickr par RachelF2SEA (CC license).
 

"La plupart des gens qui trouvent du travail autour de la place ne sont pas issus de Kliptown"

Thabo Mbehele a 21 ans. Il vit à Kliptown et se prépare à entrer à l’université l’an prochain pour y étudier le journalisme.
  
On nous avait promis que la place Walter Sisulu serait un tremplin économique pour notre communauté. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Le développement a laissé les habitants locaux sur le carreau. La plupart de ceux qui trouvent du travail sur la place – je dirais 90%- ne sont pas issus de Kliptown. Pour moi, c’est essentiellement dû au fait que Kliptown, qui est un des quartiers les plus pauvres de Soweto, est stigmatisé. Les gens imaginent que nous sommes des criminels. Alors qu’un certain nombre de jeunes d’ici, des garçons et des filles, ont le bac, et certains ont même des diplômes universitaires. Mais personne ne veut nous embaucher.
 
Quand la place a ouvert, beaucoup de résidents de Kliptown ont été autorisés à y installer leur stand pour vendre différentes marchandises. Mais, dans les deux ans qui ont suivi, les autorités ont décidé d’aller plus loin dans la rénovation. Ils ont repris des travaux et ont repoussé la plupart de ces vendeurs hors de la place. Même si les travaux ont été interrompus l’an dernier, ils n’ont pas été autorisés à venir sur la place. Seule une poignée d’entre eux vend des souvenirs aux touristes.
Vente de souvenirs pour touristes sur l'un des rares stands encore présents sur la place. Photo de Thabo Mbehele.
 
 
"De l’autre côté des voies, dix familles partagent un seul et unique WC"
 
Beaucoup de touristes font un circuit historique qui passe par la place, et j’ai convaincu certains des guides officiels de me laisser faire faire un tour aux touristes dans le bidonville. Je le fais gratuitement, pour leur montrer ce que c’est de vivre ici. Ils peuvent voir que des familles nombreuses habitent dans de petites cabanes, avec de l’électricité par intermittence qu’ils volent de l’autre côté de la ville. Et les touristes peuvent aussi constater que sept, parfois dix familles, utilisent un seul et unique WC.
 
Quand ils sont de l’autre côté des rails, les habitants se sentent dans leur environnement. Sur la place, ils ne sont pas à l’aise. Et pour cause, s’ils y traînent, les forces de sécurité leur demandent de partir. Pour y aller, certains prennent d’abord un bain et tentent de s’habiller de façon à ne pas avoir l’air de venir de Kliptown.
 
Nous devrions pourtant nous sentir chez nous. La place devrait aussi contribuer à améliorer notre quotidien, par exemple en accueillant une bibliothèque, ou un centre d’orientation professionnelle, ou une clinique, peu importe ! Certains habitants ont déjà manifesté mais comme c’est très difficile d’obtenir des autorisations, les rassemblements sont vite dispersés par la police. Beaucoup sont en colère mais la plupart ont abandonné le combat, et ont compris que ce n’est qu’un autre rêve brisé.
La place vue depuis le parking. Photo de Thabo Mbehele.

 
 

"La place ne profite absolument pas aux habitants"

Peter (son nom a été changé) tient un magasin sur la place Walter Sisulu.
 
 
J’ai grandi près d’ici, je connais bien ce quartier, et je vais régulièrement rendre visite à des gens de l’autre côté des rails. Et c’est vrai : parmi ceux qui travaillent autour de la place, il n’y a pratiquement personne qui vient de Kliptown.
 
La place peut être profitable pour les touristes ou pour ceux qui y ont un business. Mais elle ne profite absolument pas aux habitants, en tout cas plus depuis que les vendeurs se sont vus interdire d’installer leur stand ici. C’est vraiment une honte.

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À Soweto, les habitants exclus d’une nouvelle place commerciale

ce n’est qu’un autre rêve brisé.



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