Étudier dans un pays en guerre : deux Syriens témoignent

 
Mardi, au premier jour des examens trimestriels, plus de 80 Syriens dont une majorité d’étudiants sont morts dans deux explosions qui ont frappé l’université d’Alep. Un massacre dont le régime et les rebelles se rejettent la responsabilité. En Syrie, ils sont des milliers à essayer de s’accrocher à leurs études malgré la guerre. Dans les universités d’Alep et de Damas, deux étudiants témoignent.
 
Vidéo du campus d'Alep après les explosions de mardi.
 
Les étudiants d’Alep assurent que les explosions ont été provoquées par un raid de l’aviation, alors que des sources militaires syriennes expliquent qu’il s’agit de "deux missiles sol-air [lancés par les rebelles] qui ont raté leur cible". Le gouverneur d’Alep, Mohammad Wahid Akkad, évoque quant à lui un "attentat terroriste".
 
Les universités du pays ont été fermées, mercredi, en signe de deuil après le massacre, l'un des plus meurtriers en 22 mois de conflit. Selon l'agence officielle Sana, le président Bachar al-Assad a ordonné "la réparation immédiate des destructions à l'université pour permettre aux étudiants de poursuivre leurs études et leurs examens". Quant à la direction de l’université d’Alep, elle a décidé d’ajourner sine die tous les examens prévus pour le 16 et le 17 janvier.
 
L’enseignement supérieur en Syrie se concentre principalement dans les villes de Damas et Alep. L’université de la capitale est la plus ancienne et la plus grande de Syrie : fondée au début du XXème siècle, elle comprend 14 facultés. D’autres universités, moins importantes, existent dans les villes de Deïr al-Zour, Homs et Lattaquié.
 
Une partie du campus de l'Université d'Alep. Photo non datée.
 
À cause de la guerre, de nombreux étudiants ont été contraints de se réfugier dans des pays voisins où certains tentent de poursuivre leur cursus. Au Liban, les plus fortunés intègrent des universités privées mais les autres ont du mal à faire valoir leur diplôme ou même à établir des équivalences. Rien n’est prévu pour aider ces étudiants quand ils se trouvent en Irak ou en Jordanie. La Turquie faisant exception parmi les pays d’accueil, Ankara autorise les étudiants Syriens en possession d’une carte de réfugié à étudier dans certaines universités. Soixante-dix résidents des camps seraient inscrits en licence et 10 autres en master en Turquie.
 
Contributeurs

"Depuis deux ans l’ambiance n’est pas propice aux études, l’université est quadrillée comme une zone militaire."

Abo-Taim (pseudonyme) étudie à l’université d’Alep. Il est porte-parole d’un groupe d’étudiants.
 
Personnellement, cette année, je n’ai pas pu assister aux cours, mais hier [mardi] j’y suis allé quand même pour essayer de sauver mon année, sachant que j’ai déjà perdu l’année dernière. Mais après l’explosion, j’ai décidé de ne plus jamais y retourner.
 
Depuis l’année dernière [année scolaire 2011-2012], les étudiants qui viennent encore n’assistent plus qu’aux cours "pratiques" étant donné que trois absences sont éliminatoires, alors que la présence aux cours "théoriques" n’est pas obligatoire.
 
L’université d’Alep est le premier lieu de contestation de la région, des étudiants ont été virés d’ici à cause de contacts établis avec la délégation des Nations unies qui a visité la ville.
 
Mais il y a aussi des étudiants qui soutiennent le régime. Ceux-là bénéficient en revanche clairement d’un traitement de faveur de la part de l’administration.
 
Photo de l'entrée de la faculté des Arts de l'université d'Alep.
 
Depuis deux ans, l’ambiance n’est pas propice aux études, l’université est quadrillée comme une zone militaire. On doit passer trois barrages avant d’arriver sur le campus : l’un est tenu par l’armée, l’autre par les forces de sécurité et encore un troisième par les Comités de défense populaires [comités de quartier composés de chabihas]. Malgré toute cette "sécurité", j’ai réussi à rentrer, hier, en soudoyant les personnes qui tiennent ces barrages. D’autres étudiants essayent de sauter par-dessus les clôtures, profitant de la complicité d’un professeur ou de quelqu’un de l’administration.
 
"La course de taxi pour aller à l’université est passée de 5 à 250 livres"
 
Dernièrement, le nombre d’étudiants présents ne dépassait pas les 10 % des inscrits qui sont autour de 80 000 en temps normal [chiffres de 2008]. Mais malgré les absences, un grand nombre est venu pour les derniers examens trimestriels. L’université aurait pu prendre en compte les difficultés des étudiants en ciblant des cours précis à valider, mais cela n’a pas été le cas.
 
Photo d'étudiants de l'université le jour des examens, avant les explosions.
 
Il n’y a pas que les problèmes liés à la sécurité. À titre d’exemple, le prix d’une course en taxi, du centre d’Alep à l’université, était de 5 livres syriennes avant les événements, aujourd’hui c’est 250 livres, donc 500 allers-retour. Beaucoup d’étudiants n’ont tout simplement plus les moyens de se rendre à l’université. Ceux qui assistent aux cours sont ceux qui habitent à proximité.
 
Vidéo d'une manifestation étudiante à Damas en soutien aux étudiants de l'université d'Alep.
 
On essaye de revendiquer le droit de mener une vie étudiante malgré le conflit et malgré la violence. Même si certains ont manifesté, et j’en fais partie, on reste des étudiants qui n’ont jamais opté pour la violence.
 

"À cause des multiples barrages et zones de combats, mon trajet est passé de 5 km à 50 km"

Abou Bassam est étudiant en dernière année d’architecture, à l’université de Damas.
 
J’aurai dû avoir mon diplôme d’architecte en 2013 mais l’année dernière, j’ai juste assisté au cours du premier trimestre. Et pour cette année, je n’ai fait que m’inscrire sans jamais aller en cours. Je n’ai passé aucun examen depuis. Donc c’est la deuxième année blanche pour moi.
 
Pour rejoindre le campus depuis ma banlieue proche, je prenais les transports en commun, mais à cause des multiples barrages et zones de combats, mon trajet est passé de 5 km à 50 km. En tant qu’habitant d’une zone rebelle, j’encours un danger réel en pénétrant dans les zones loyalistes où se trouve l’université. Certes, quelques étudiants qui ont les moyens ont loué des appartements ou des chambres à proximité de l’université, mais cela reste une minorité. Beaucoup d’entre eux sont régulièrement inquiétés par les forces de sécurité, certains ont été emprisonnés. Même ceux qui essayent de suivre le cursus à distance font face à des problèmes basiques comme les coupures d’électricité et d’Internet.
 
"Les professeurs font le strict minimum"
 
Les forces de sécurités et de renseignements sont présentes en nombre sur tout le campus. Pour ce qui est du cursus, les professeurs font le strict minimum. Si on essaye d’expliquer les difficultés qui nous empêchent d’être présents, surtout que tous nos cours sont "pratiques" donc obligatoires, on risque de s’attirer des ennuis et d’être identifiés comme suspects. Néanmoins, certains professeurs sont plus compréhensifs avec les étudiants dans mon cas, mais très discrètement car eux aussi risquent gros. Il faut savoir aussi qu’il y a eu des remaniements à la tête de l’université et dans son administration, tous les nouveaux sont des proches du régime.
 
Billet écrit avec la collaboration de Wassim Nasr (@SimNasr), journaliste à FRANCE24.

Commentaires

J'admire le courage et la

J'admire le courage et la determination de ces etudiants qui malgre tout, gardent espoir en leur avenir en se devouant pour leurs etudes. Mais la, est du moins le plus important qui est de leur permettre de continuer dans les meilleurs conditions. Le probleme est que dans ce genre de situation, l'education passe moins pour une urgence donc suscite le moins d'interet et c'est sur que tous les facteurs devant le favoriser seront negliges.
J'espere que cet article contribuera a trouver une solution a cette situation et au conflit en general.

syrie

" les etudiants qui sont pro-regime beneficient d'avantages evidents par rapport aux autres..." une question : avez-vous jamais vu quelqu'un mettre ses ennemei et ses amis sur le meme pied d'egalite ?
je trouve vos reportages leonins et vraiment enfantins.



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