Marseille-Provence 2013 : "Dommage que les quartiers populaires restent à l’écart de l’évènement"

 
Depuis le 12 janvier, Marseille est "capitale européenne de la culture", date du coup d'envoi d'une centaine d'expositions et de performances programmées sur tout le territoire provençal autour du thème de la Méditerranée. Avec ce rendez-vous, la cité phocéenne se voit propulsée sous le feu des projecteurs. Et offrir une chance de changer son image, ternie ces derniers mois par de nombreux faits divers. Notre Observateur, critique d'art, nous emmène à la découverte des œuvres et à la rencontre des principaux acteurs de cet évènement baptisé Marseille-Provence 2013.
 
Intégration de l’art contemporain dans l'espace public, cirque, spectacles pyrotechniques, exposition Rodin, rétrospective sur la peinture moderne et même transhumance animale jusqu'au cœur de la ville… Marseille mais aussi des villes comme Aix, Arles ou Aubagne vont accueillir, tout au long de l’année, une myriade de manifestations culturelles.
 
Pour ce faire, des travaux d’envergure ont été engagés, notamment sur le Vieux-Port de Marseille, davantage piétonnisé, et une cinquantaine de projets architecturaux dédiés à la culture (le Mucem, la Villa Méditerranée, la Cité des arts de la rue…), totalisant un investissement de 600 millions d’euros, seront inaugurés.
 
Pour rentabiliser toutes ces dépenses, les organisateurs ont tablé sur un afflux de deux millions de touristes supplémentaires et un milliard d’euros de recettes. Marseille est la 27e capitale européenne de la culture depuis la création de ce rendez-vous en 1985.
 
Toutes les photos ont été prises par notre Observateur.
 
Contributeurs

"La cité phocéenne a fait feu de tout bois pour rattraper son retard en matière de culture"

 
 
Pierre Douaire est professeur d'histoire de l'art et critique d'art à Paris.
 
En visitant Marseille deux jours avant l’ouverture officielle, qui a eu lieu samedi 12 janvier, j’ai pu constater que la ville mettait les petits plats dans les grands. Les agents municipaux ont 'ripoliné le vieux port', pour reprendre les propos de l’architecte marseillais Matthieu Poitevin, qui est à la manœuvre depuis quinze ans à la Friche de la Belle de Mai, une ancienne manufacture de tabac réhabilitée en centre culturel.
 
Lors d’une entrevue avec Jean-Claude Gaudin, sénateur-maire de Marseille, celui-ci m’a expliqué qu’il misait beaucoup sur cet évènement afin de 'redorer l’image de Marseille'. J’en ai profité au passage pour évoquer avec lui le sort des Marseillais les plus modestes, peu à peu chassés du centre-ville où les prix de l’immobilier se sont envolés depuis quelques années. Il a préféré botter en touche en m’assurant que Marseille restera populaire, quoi qu’il arrive.
 
Mais à travers leurs affiches, les colleurs de tracts du quartier populaire du Panier ne sont pas de cet avis.
 
Affiches contestataires dans le quartier du Panier, à Marseille.
 
Depuis que la cité phocéenne a été désignée capitale européenne de la culture 2013, il y a quatre ans, elle a fait feu de tout bois pour rattraper son retard en matière de culture. Au prix d’un important investissement, des musées, comme celui des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) ou encore celui de la Villa Méditerranée, ont été mis sur pied pour créer un nouvel essor.
 
 
Alain Arnaudet, directeur de Système Friche Théâtre, se félicite d’accueillir l’évènement. Il se réjouit que des fonds pour mettre l’art en avant aient pu enfin être débloqués. Non seulement la programmation pour l’année sera riche mais se poursuivra au-delà. Marseille-Provence 2013 va permettre à l’art contemporain de durablement s’installer dans la région.
 
Aubagne
Je me suis rendu à Aubagne pour voir l’exposition de l’artiste libanaise Mona Hatoum, à la chapelle des Pénitents noirs. Durant ma visite, j’ai rencontré la déléguée générale de l’Autorité palestinienne auprès de l’Union européenne, Leïla Shahid. Pour elle, l’art n’a pas besoin de passeport et le concept de capitale de la culture est une idée géniale car elle permet à l’Union européenne de s’exprimer en dehors d’un langage uniquement technocratique et sécuritaire, ajoutant que la culture constituait 'un rempart extraordinaire contre les peurs et le fascisme'.
 
Dans 3-D cities (2008-2010), de l'artiste libanaise Mona Hatoum, la carte de Beyrouth est cisaillée pour montrer les destructions et les reconstructions de la ville.
 
Aix-en-Provence
Un gouffre sépare Aix-en-Provence, ville bourgeoise et culturelle, de Marseille. Pourtant, le Parcours d’art contemporain, dispositif artistique mis en place dans les rues de la ville, n’a suscité pour le moment que très peu d’enthousiasme chez les habitants. Seule exception : les chaussettes rouges à pois blancs de l’artiste japonaise Yayoi Kusama qui sont exposées sur le cours Mirabeau et qui font déjà beaucoup parler d'elles.
 
 Monument (2012) est une sculpture de Xavier Veilhan installée dans la cour de l’hôtel de ville d’Aix-en-Provence.
 
La réplique en terre cuite de la maison pakistanaise où Ben Laden a été abattu est une œuvre signée de l’artiste chinois Huang Yong Ping. Face au refus de la mairie de l’accueillir en son sein, cette installation controversée a trouvé refuge dans la cour de l’Hôtel de Gallifet, un lieu d’évènements culturels. L’artiste a ajouté de la végétation pour créer un jardin temporaire autour de ce bâtiment qui, depuis l’assaut, a été démoli.
 
 
Si je devais faire le bilan, je dirai que Marseille a relevé la tête et s'est retroussé les manches, à l’image des deux sumos du sculpteur écossais David Mach.
 
 
Tout n’est pas parfait, loin s’en faut, mais les objectifs et les moyens financiers sont posés sur la table. Les artistes et les instances culturelles ont pris le taureau par les cornes. Si la réussite architecturale du Mucem et de la Villa Méditerranée est avérée, il va falloir maintenant consolider les promesses tenues.Il a bien été prévu des « Quartiers créatifs », une programmation qui s'adresse aux zones populaires. Mais cette manifestation semblait peu visible et insuffisante aux quelques marseillais que j’ai rencontré. Après deux jours passés dans la ville, je partage leur amertume. J’ai ressenti un parti pris pour le centre au détriment de la périphérie.
 
 
 


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