Révolte étudiante au Soudan, acte II ?

Photo : Sudan Change Now. Manifestations à Khartoum dimanche.
 
Dimanche, comme il y a quelques mois, des centaines d’étudiants sont descendus dans les rues de Khartoum, la capitale soudanaise, pour protester contre le gouvernement. Le mouvement de révolte amorcé l'été dernier, et qui avait été immédiatement réprimé par les autorités, connaîtrait-il un second souffle ? Les manifestants eux-mêmes en doutent.
 
En juin et juillet 2012, des manifestations étudiantes avaient secoué les principales universités de la capitale et de ses alentours, un mouvement de révolte dirigé contre le gouvernement d’Omar Hassan el-Béchir et inspiré par les printemps arabes. Sur Twitter, le mouvement avait tenté de s’organiser autour du hashtag #SudanRevolts et dans la rue des slogans demandaient la démission du gouvernement. Mais la répression, d’une rare violence, a eu raison de la motivation des étudiants.
 
Dimanche, soit six mois plus tard, des centaines de manifestants ont tenté une nouvelle fois de faire entendre leur voix. Là encore, ils ont été accueillis par des gaz lacrymogènes et des coups de matraques. Selon les médias officiels, 47 personnes ont été arrêtées. Lundi, six autres arrestations ont été signalées dans le centre de la capitale au cours d’un rassemblement de moindre ampleur.
 
Dimanche, manifestation dans les rues de Khartoum. Le slogan : "Avec notre âme, avec notre sang, on te defendra cher Soudan".  Vidéo:  Tilal Altaib.
Contributeurs

"Les choses se sont envenimées quand trois étudiants ayant participé à des manifestations ont été retrouvés morts"

Ahmed Ali (pseudonyme) est un activiste. Il a participé aux manifestations de dimanche dans la capitale.
 
Tout a commencé à l’université de Gezira  au sud de la capitale, dimanche 2 décembre, quand des étudiants originaires du Darfour ont manifesté contre le paiement de leurs frais universitaires [un accord de paix conclu en 2011 entre le gouvernement et une alliance de factions rebelles prévoit une exemption des frais d'inscription pendant 5 ans dans les universités publiques pour les enfants des familles déplacées pendant le conflit, ndlr]. Ils ont manifesté jusqu’à mercredi, jour où les autorités ont réprimé le plus violemment le mouvement. Vendredi, nous avons entendu que trois étudiants ayant participé aux manifestations avaient été retrouvés morts [un quatrième a été retrouvé le lendemain, ndlr] donc je me suis rendu sur place.
 
À mon arrivée, des centaines d’étudiants manifestaient pour demander des autopsies devant l’hôpital local où les corps avaient été emmenés. Mais les autorités locales ont rétorqué qu’aucun médecin n’était capable d’en faire. Les forces de l’ordre étaient tellement nombreuses que je n’ai pas osé sortir ma caméra. En revanche, j’ai réussi à interviewer, dans les toilettes, des étudiants qui connaissaient les défunts.
 
“Comment les étudiants ont-ils pu se noyer dans un étang d’un mètre de profondeur ? ”
 
D’après eux, les corps ont été retrouvés dans un étang artificiel situé sur le campus de l’université. Ils m’ont expliqué que des "rabata" - des hommes de main payés par les autorités – avaient battu les jeunes à coups de barres de fer. Beaucoup d’entre eux avaient fuit vers ce plan d’eau. Les gens couraient dans tous le sens, et ils ont mis du temps à réaliser que certains avaient disparu. Ceux à qui j’ai parlé trouvaient ça très étrange qu’ils se soient noyés car l’étang est profond d’un mètre. Pour eux, les "rabata" les ont emmenés et torturés avant de jeter leurs corps sans vie dans l’étang [durant les manifestations de cet été, les services de renseignements avaient aussi été accusé d'exactions, ndlr ]. En tout cas, c’est ce que pensent la plupart des étudiants là-bas [les autorités ont affirmé qu’il n’y avait aucun signe de violence sur les cadavres et le ministère de la Justice a déclaré qu’une enquête serait toutefois ouverte sur les incidents, ndlr].
 
"Le gouvernement a bien retenu la leçon de cet été"
 
Manifestation dimanche à Khartoum.
 
Dimanche, des étudiants de l’université de Khartoum ont organisé une cérémonie sur leur campus en l’honneur des quatre morts. J’y étais avec plusieurs milliers d’étudiants. Nous avons ensuite voulu sortir manifester mais le gouvernement a bien retenu la leçon de cet été et la quasi-totalité des sorties étaient bloquées. Un groupe de 500 personnes, dont je faisais partie, a réussi à se frayer un passage par une petite porte avant que la police ne jette des gaz lacrymogènes. Certains ont réussi à s’approcher d’un marché. Là, c’était très difficile pour la police de nous poursuivre. On passait d’une ruelle à l’autre en permanence. Au niveau de la station de bus centrale, d’autres civils nous ont rejoints. Là, la police a commencé à frapper fort. Les manifestants ont incendié deux bus. Des dizaines de personnes ont été arrêtées avant que l’on soit tous dispersés.
 
“Le mouvement s’est essoufflé dès lundi"
 
C'était encourageant de réentendre des slogans comme "À bas le gouvernement", "Liberté", etc. Mais le mouvement s’est essoufflé dès lundi. J’attendais les informations sur les manifestations à venir mais, mis à par quelques regroupements isolés, personne n’a pris l’initiative d’annoncer un lieu et une heure. Comme l’été dernier, le mouvement manque de leadership.  La plupart de ceux qui se sont illustrés pendant les mois de juin et juillet ont dû fuir le pays après avoir été harcelés par la police. Et les manifestants sont fatigués de voir leurs amis battus, arrêtés puis disparaître tout ça pour que rien ne change.
 
 


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