Les leaders kurdes de Syrie jouent la carte du soutien à Bachar al-Assad

Capture d'écran d'une vidéo montrant les affrontements entre des rebelles et des milices kurdes dans la quartier d'Achrafiyé, à Alep. Postée sur YouTube le 28 octobre 2012.
 
Alors qu’ils avaient rejoint le soulèvement populaire contre le régime de Bachar al-Assad au début de la révolte en Syrie en avril 2011, les Kurdes ont peu à peu pris leurs distances avec la rébellion. Pour la première fois depuis le début du conflit, des membres de l’Armée syrienne libre (ASL) et des milices kurdes se sont même affrontés le week-end dernier dans un quartier kurde d’Alep. La rébellion accuse désormais les leaders kurdes d’avoir négocié leur soutien à Bachar al-Assad.
 
Des affrontements sans précédent ont éclaté le week-end dernier entre des insurgés de l’ASL et des membres de l'Union démocratique kurde (PYD), le principal parti kurde en Syrie, dans le quartier à majorité kurde d'Achrafiyé à Alep. Cette zone avait été jusque-là épargnée par les violences qui secouent cette ville du nord de la Syrie depuis le 20 juillet.
 
Selon des habitants joints par France 24, quelques rebelles de l’ASL se sont infiltrés à Achrafiyé et les membres des comités populaires kurdes postés à des barrages ont tenté de les chasser, provoquant des affrontements.
 
Selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), 30 personnes ont péri dans les heurts au cours desquels 200 combattants ont été constitués prisonniers. Depuis le début du conflit en Syrie, le PYD s’était déclaré neutre et s’était toujours efforcé de tenir l’ASL éloignée des zones sous son contrôle. Cet incident pourrait constituer un tournant dans les rapports des Kurdes de Syrie avec la rébellion.
 
Depuis juillet, l’armée syrienne s’est désengagée des plus importantes villes à majorité kurde, dans les zones frontalières avec la Turquie, qui sont désormais sous le contrôle du PYD.
 
Avant le début du conflit, la communauté kurde, qui regroupe près de 15 % de la population syrienne, avait souvent été  marginalisée par le pouvoir. En mars 2004, un mouvement de protestation kurde avait été réprimé dans le sang par le régime. 
 
Images montrant les affrontements entre des groupes armés appartenant à l'ASL et des milices kurdes dans le quartier d'Achrafiyé. Vidéo postée le 28 octobre sur YouTube.

"Nous voulons rester à l’écart du conflit armé"

Ahmed Bahoz, militant Kurde proche du PYD, habitant le quartier Achrafiyé à Alep.
  
L’armée avait déjà bombardé le quartier d’Achrafiyé à la veille de l’Aïd [26 octobre] parce que des éléments de l’Armée syrienne libre [ASL] s’y étaient infiltrés. Une quinzaine de personnes sont mortes dans ces bombardements, tous des civils. Nous étions en colère, nous ne voulions pas que cela se reproduise. Nous avons donc organisé une marche de protestation le lendemain. Cela n’a malheureusement pas dissuadé les groupes rebelles qui ont encore une fois tenté de pénétrer dans le quartier. Mais cette fois, les comités de défense populaire qui assurent la protection du quartier ont essayé de les repousser, ce qui a provoqué des affrontements.
 
Certains nous accusent d’être inféodés au régime de Bachar al-Assad. Ce n’est pas vrai. Les Kurdes se sont soulevés contre le régime bien avant le début du printemps arabe, en 2004. Nous avons également rejoint les manifestations contre le régime dès avril 2011. Mais quand la révolte s’est transformée en conflit armé, nous avons préféré rester à l’écart parce que nous avons choisi la voie de la protestation pacifique
 
Vidéo d'une manifestation de protestation dans le quartier kurde d'Achrafiyé contre l'Armée syrienne libre. Postée le 27 octobre sur YouTube. 
  

"Cela nous attriste car de nombreux Kurdes se sont engagés auprès de l’ASL"

Fares A. est membre du Conseil militaire kurde de l’Armée syrienne libre, actif dans la région d’Alep.
  
Des groupes de l’Armée syrienne libre ont pénétré dans le quartier d’Achrafiyé parce qu’ils étaient à la recherche de Chabihas [miliciens à la solde du régime syrien]. Mais des milices kurdes leur ont tiré dessus, causant la mort d’au moins 16 combattants de l’ASL.
 
Ces affrontements nous attristent d’autant plus que de nombreux Kurdes, comme notre brigade, se sont engagés auprès de l’ASL pour libérer leur pays de ce régime dictatorial. Le régime essaye de créer la fitna [discorde] entre les Kurdes et leurs frères arabes pour affaiblir la révolution. Il faut absolument éviter de tomber dans ce piège.
 
 
 
 
"Les peuples kurde et arabe sont frères dans ce pays. Nous ne laisserons le régime semer la discorde entre nous", affirme un responsable du Conseil militaire kurde de l'ASL dans une déclaration diffusée le 28 octobre sur YouTube.
 

"Le régime de Bachar al-Assad a passé un accord secret de non-agression avec le PYD"

Hamid Mesud, journaliste kurde syrien réfugié en France.
  
Le régime de Bachar al-Assad a passé un accord secret de non-agression avec le PYD [Parti démocratique kurde], le principal parti kurde en Syrie. Dès le début de l’insurrection, le régime a commencé à délivrer la nationalité syrienne aux centaines de milliers de Kurdes qui l’avaient perdue dans les années 1960, et aussi aux Kurdes apatrides. On estime à 60 000 le nombre des bénéficiaires de cette mesure. Il a également autorisé les Kurdes à exercer leurs droits linguistiques et culturels. Le pouvoir en Syrie a ainsi cherché à ne pas s’aliéner le PYD, qui est une branche du PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan, guérilla qui lutte pour l’indépendance du Kurdistan] et dont les membres disposent d’importants stocks d’armes. La bienveillance soudaine du régime envers les Kurdes s’explique aussi par le souci qu’il avait au début du soulèvement de montrer à la communauté internationale qu’il se souciait du sort des minorités.
 
En juillet dernier, l’armée syrienne s’est carrément retirée des zones kurdes dans le nord du pays, par exemple des villes de Derik, Kobané et Afrin, qui sont depuis gérées par le PYD. C’est ce parti qui contrôle l’administration des régions à majorité kurde et se sont ses comités de défense populaires qui y assurent la sécurité. En échange, le PYD s’est engagé à ne pas soutenir la révolution et à empêcher l’ASL, qu’il soupçonne d’être une création de l’ennemi turque, de pénétrer dans les zones kurdes.
 
Le régime syrien est un allié historique du PKK, qui est en guerre contre le régime turque depuis 1984 [le PKK a bénéficié de camps d’entraînement dans la plaine libanaise de la Bekaa au temps de la présence syrienne dans ce pays]. Son chef, Abdullah Ocalan, a vécu 25 ans en Syrie.
 
Bachar al-Assad pourrait ainsi utiliser, au besoin, les Kurdes comme carte, en fournissant notamment une aide logistique à la rébellion pour déstabiliser la Turquie qui soutient la révolution. Les Kurdes du PYD ont actuellement les yeux rivés vers l’après-Assad. Ils veulent profiter de la situation d’anarchie qui règne pour conquérir leur autonomie et asseoir leur pouvoir sur les zones où ils sont majoritaires en vue de contraindre les responsables politiques de la Syrie de demain de prendre en compte leurs revendications. Ils ont tout intérêt à garder leur région éloignée de la guerre pour éviter que les Kurdes, dont le nombre en Syrie est estimé à environ 4 millions, ne fuient le pays.
 
 
 


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