La police russe éclaboussée par une vidéo de torture

 
En février 2012, quelques heures après avoir été placé en détention pour ébriété dans un commissariat de Kazan, Pavel Drozdov meurt d’une subite inflammation du pancréas. Du moins, c’était la version officielle jusqu’à ce que la vidéo du détenu en cellule ne soit diffusée.
 
Pavel Drozdov, 45 ans, était père de quatre enfants et directeur d’un centre de formation technique local. Il a été placé en rétention administrative le 1er février dernier après une bagarre dans un bar. Quelques heures après son arrivée dans la cellule, un médecin le prononce mort d’une pancréatite aiguë. Les policiers affirmeront plus tard lui avoir administré des premiers secours, en vain.
 
Quand les proches de Pavel Drozdov récupèrent le corps à la morgue, ces derniers remarquent pourtant des bleus aux chevilles et aux poignets du défunt, ainsi que des éraflures. Une première enquête conclut que ces blessures ne sont pas liées à la détention. Les autorités refusent donc d’ouvrir une procédure criminelle.
 
Ce n’est que huit mois et demi après la mort de Pavel, qu’Andrey Suchkov, l’avocat de la famille de la victime, a pu avoir accès à l’enregistrement de vidéosurveillance de la cellule de Pavel Drozdov. Une vidéo que s’est chargé de diffuser sur Internet le Kazan Centre for Human Rights avec qui travaille l’avocat.
 
ATTENTION CES IMAGES PEUVENT CHOQUER
 
 
Sur la vidéo, le détenu apparaît d’abord calme, assis sur le banc de sa cellule. Après quelques minutes, il se lève et semble échanger avec des agents qui se trouvent à l’extérieur. Puis cinq policiers entrent dans la cellule. Drozdov tente de s’écarter mais il est immobilisé brutalement au sol puis frappé. Ses mains sont menottées dans le dos et attachées à ses chevilles. Une position connue sous le nom d’"hirondelle", l’objectif étant de provoquer de vives douleurs aux articulations. Les hommes quittent ensuite la cellule. À 10’30 de la vidéo, un policier retourne à l’intérieur pour détacher les mains des chevilles, puis un peu plus tard, deux autres reviennent pour enlever les autres liens entravant le détenu. À cet instant, il semble inconscient. Un homme vient le retourner pour prendre son pouls avant de repartir laissant le corps sans vie. Il est ensuite sorti de la cellule.
 
Après la diffusion de la vidéo, les autorités ont affirmé qu’elles compléteraient la première enquête en incluant cet enregistrement.
 
D’après les médias russes, un des policiers présents au poste de police ce jour-là se serait pendu deux mois après la mort de Drozdov.
 
Ce scandale surgit quelques mois après une autre affaire qui avait fait grand bruit en mars dernier : un détenu était mort après avoir été battu et violé avec des objets dans un poste de police de la ville de Kazan. Deux policiers ont été condamnés à de la prison et neuf autres seront jugés prochainement.
 
Le Tatarstan est une république de la fédération de Russie, située à environ 800 kilomètres à l’est de Moscou. Kazan, la capitale du Tatarstan, est considérée comme la “troisième capitale” de la Russie après Moscou et Saint-Pétersbourg
Contributeurs

"Pour clarifier les raisons de sa mort, il faut inévitablement une enquête criminelle"

Igor Sholokhov est le directeur du Kazan Centre for Human Rights.
 
Nous demandons qu’une enquête criminelle soit ouverte. Pour le moment, les autorités ont refusé, mais la vidéo pourrait changer la donne. Cela permettrait de faire intervenir des experts qui pourront établir le lien entre le comportement des policiers et la mort du détenu.
 
La plupart des cellules de détention provisoire sont munies de caméra de surveillance. L’enquêteur qui était en charge de la première enquête avait donc cette vidéo depuis le départ entre les mains. Nous, nous n’avons pas eu accès à la vidéo. C’est seulement quand l’affaire a été classée que notre avocat a pu la voir. Il a copié la vidéo et nous l’avons diffusée sur Internet.
 
Normalement, la torture de l’hirondelle n’entraîne pas la mort - sinon, il y aurait tout simplement une hécatombe en Russie. Plusieurs facteurs ont contribué au décès de Pavel Drozdov. Il était ivre, il avait des problèmes cardiaques et souffrait en effet d’une pancréatite. Mais le traitement infligé par ses geôliers a très probablement aggravé son cas et causé sa mort. Pour clarifier tous ces points, il faut inévitablement une enquête criminelle.
 
Notre organisation travaille sur ce genre de cas au Tatarstan depuis 2003. Près de dix années au cours desquelles 30 policiers ont été condamnés pour torture. Et on ne peut pas dire que les choses s’arrangent. Même après le grand scandale de mars 2012 et le licenciement de plusieurs officiers, rien ne semble bouger.
 


Fermer