Vidéo : nouvelle preuve d’exactions des forces soudanaises dans le sud du pays

Soldats soudanais célébrant la destruction d'un village. Image issue de la vidéo de notre Observateur.
 
Une vidéo amateur montre l’arrestation d’un adolescent terrifié alors que des forces de sécurité soudanaises célèbrent la destruction par le feu d’un village nouba dans l'État du Kordofan-Sud. Notre Observateur nous explique comment il a mis au jour cette nouvelle preuve d’exactions.
 
À la tête du projet de journalisme-citoyen Nuba Reports, Ryan Boyette a déjà dénoncé à plusieurs reprises à partir de vidéos amateurs la politique de terre brûlée des forces soudanaises dans la région des monts Nouba, dans le Kordofan du Sud.
 
Cette persistance a fait de lui une cible de choix pour le gouvernement de Khartoum : un mois après avoir diffusé sa photo et dénoncé ses activités sur l’antenne d’une télévision publique locale, des avions de guerre soudanais ont pris pour cible, en mai 2012, la hutte dans laquelle il vivait.
 
Les bombes ont raté leur cible et le projet Nuba Reports a gagné en notoriété. Un mois après avoir échappé à la mort, Ryan Boyette recevait par e-mail une nouvelle vidéo d’exaction, des images filmées par un téléphone portable montrant l’arrestation d’un adolescent par des soldats soudanais à quelques mètres d’un village en feu.
 
La source a préféré rester anonyme pour des raisons de sécurité. Mais elle a aussi révélé des informations très précises sur le lieu et la date de l’incident. Après 10 jours d’enquête et une expédition dans la région reculée de l’incident, Nuba Reports a reconstitué l’histoire de cet adolescent enlevé par les forces soudanaises et libéré par son père moyennant le paiement d’une forte somme d’argent.
 
 
À partir de 0’20, on voit Naim (t-shirt bleu) assis à l’arrière d’un pick-up entouré d’hommes armés issus des forces de sécurité soudanaises en uniforme. Les soldats crient sur Naim, l’humilient, et lui posent une série de questions menaçantes : "Pourquoi tu t’enfuyais ? (…) T’es un rebelle ?" alors que des voix s’élèvent hors champ pour demander à ce qu’on "l’attache comme une chèvre" et à ce qu’on "l’achève".
 
À 1’00, la vidéo explique que Naim a été arrêté par les forces de sécurité, détenu et torturé pendant 10 jours car il était accusé d’être membre du mouvement rebelle SPLN-A - malgré sa carte d’étudiant prouvant qu’il est lycéen. Naim décrit ensuite son calvaire face à la caméra. À 4’30, les images montrent des huttes en feu alors que la personne qui filme crie : "Avec ces flammes, nous mettrons fin à la sédition dans le Kordofan du Sud !".
 
La tension au Kordofan du Sud est montée d’un cran en juin 2011 après que des affrontements ont éclaté entre le SPLM-N et les Forces armées soudanaises. Le SPLM-N, anciennement lié à l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS), le mouvement indépendantiste sud-soudanais opposé au pouvoir du président Omar el-Bechir, est aujourd’hui un mouvement autonome. Il demande, entre autres, un changement de régime et une plus grande autonomie de la région du Kordofan du Sud.
 
Avec l’indépendance du Soudan du Sud en juillet 2011, Khartoum a perdu la grande majorité de ses ressources en pétrole. Le Kordofan du Sud est désormais l’unique région pétrolière rattachée au nord et, par conséquent, un enjeu stratégique pour le pouvoir soudanais.
Contributeurs

"Cela montre bien la politique de terreur et le climat d’impunité que font régner les forces de Khartoum dans la région"

Ryan Boyette est le fondateur du site Nuba Reports.
 
Après avoir reçu cette vidéo, nous avons envoyé deux journalistes-citoyens dans le village de Gardud al-Badry pour enquêter sur la capture de cet adolescent. Nous avons dû être particulièrement prudents car il s’agit d’une zone dangereusement proche des combats, contrôlée par les autorités de Khartoum. Il était hors de question de passer par les routes principales où les reporters risquaient d’être arrêtés par les forces de sécurité soudanaises. C’est pourquoi ça leur a pris quatre jours de marche pour parcourir près de 100 kilomètres et atteindre le village !
 
Au fur à mesure qu’ils se rapprochaient, ils ont pu constater que la vidéo était authentique. Des villageois originaires de Gardud al-Badry qui fuyaient les combats nous ont confirmé l’incident ainsi que le sauvetage de Naim des geôles soudanaises par son père. Ce dernier a dû rassembler 150 dollars américains auprès de sa famille, l’équivalent de six mois de salaire dans cette région, pour libérer son fils.
 
Leurs témoignages et la vidéo montrent bien la politique de terreur et le climat d’impunité que font régner les forces de Khartoum dans la région. On entend des soldats évoquer l’innocence de Naim - ils ont tout de suite trouvé sa carte d’étudiant sur lui - mais ils décident quand même de l’embarquer et de le torturer pendant 10 jours !
 
On y voit par ailleurs pour la première fois des agents d’une unité du renseignement intérieur de la police soudanaise appelée Abu Tira, que l’on reconnaît grâce à leur écusson. On a entendu parler de leur brutalité et de leurs exactions dans la région mais c’est la première fois qu’on les voit sur une vidéo. La personne qui a filmé la scène porte justement l’uniforme d’Abu Tira. La qualité de la vidéo nous laisse supposer qu’elle a été capturée avec un téléphone portable moderne, probablement remis par le gouvernement soudanais à ses agents. On se demande maintenant s’ils ne filment pas ces exactions pour montrer à leurs supérieurs qu’ils appliquent à la lettre la politique de la terre brûlée qui serait décidée en haut lieu."

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Encore un scandale

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