L'invraisemblable "politique d’urbanisme" de Damas

Capture d'écran montrant une destruction d'immeuble dans la banlieue de Damas.
 
Malgré la guerre, les autorités syriennes ont engagé un grand programme d’urbanisme dans la banlieue de la capitale où ils ont déjà commencé à raser des immeubles. Est-ce un hasard si les bulldozers s’attaquent d’abord aux quartiers connus pour être des foyers de rébellion ?
 
Des immeubles de plusieurs étages dynamités et réduits en poussière. Il ne s’agit pourtant pas d’un quelconque chantier : cette vidéo a été tournée dans la banlieue de Damas, la capitale syrienne.
 
Immeuble dynamité dans le quartier d'Al Zahira.
 
Ces destructions sont effectuées en application du décret-loi numéro 66 adopté en septembre, et qui vise officiellement à réaménager les quartiers de la banlieue sud de Damas. L’objectif annoncé est de détruire les immeubles qui ont été construits sans autorisation de l’État.
 
Les autorités syriennes affirment que les habitants de ces immeubles seront relogés dans des bâtiments construits légalement. Une version des faits que contestent les militants de l’opposition pour qui ce plan d’urbanisme n’est qu’un prétexte pour infliger une punition collective aux quartiers qui se sont révoltés.
 
Les constructions illégales sont très répandues en Syrie depuis les années 1960 et elles se sont multipliées avec l’arrivée de réfugiés palestiniens après 1967. Selon le ministère de l’Administration locale syrien, 35 % des habitations des grandes villes sont illégales. La région administrative de Damas compte à elle seule 20 quartiers construits sans autorisation.
Contributeurs

"Les autorités n’ont aucun complexe à nous parler d’urbanisme alors que nous sommes en pleine guerre"

Mannaa Ahmad est membre du comité révolutionnaire d’Al-Zahira, un des quartiers les plus touchés par les destructions d’immeubles, et qui se trouve au cœur de la zone concernée par le décret-loi 66.
 
De toutes les décisions prises dans ce décret-loi, il n’y a que la destruction d’immeubles qui a été effectivement mise en application. Rien n’a été fait pour reloger les familles ni même pour les prévenir. Dans certains quartiers, les militaires annoncent la destruction des immeubles quelques jours avant, via les hauts-parleurs de la mosquée. Dans mon quartier, ils sont venus deux jours avant la date prévue et sont allés frapper aux portes des appartements en disant aux habitants qu’ils avaient 48 heures pour quitter les lieux. Certains immeubles détruits étaient déjà en grande partie inhabités car la simple présence de militaires dans les environs poussent les habitants à fuir.
 
Le jour de la destruction, les militaires viennent avec des blindés ou des chars et ils bloquent les deux entrées de l’avenue sur laquelle se trouve l’immeuble visé. Les soldats sont accompagnés de "chabbihas" [les milices pro Assad] et de responsables de la mairie ou de l’administration locale, puisque l’opération est censée être légale. D’ailleurs, ils laissent les gens regarder, du moment que personne ne filme, sauf eux [on voit effectivement sur les vidéos des hommes en uniforme qui filment les opérations]. Ils plantent des bâtons de TNT au rez-de-chaussée de l’immeuble. Une fois le bâtiment détruit, des pelleteuses viennent pour ramasser les débris. Ensuite ils repartent, comme si de rien n’était.
 
Je suis convaincu que cette opération relève tout simplement de la punition collective à laquelle on veut donner un semblant de légalité. Cette réforme ne concerne pas tous les quartiers de la banlieue du grand Damas, dont les habitations ne répondent pas aux normes [le décret précise, en effet, que cette politique ne concernera, dans un premier temps, que certains quartiers de la banlieue sud de Damas]. Les quartiers d’Al-Maydane ou d’Attadhamon par exemple, célèbres pour avoir été le théâtre de batailles entre l’armée régulière et l’ASL, ont été ciblés en priorité. De même pour Al-Zahira, qui a connu de nombreuses manifestations et qui se trouve en plus à côté d’une direction de la sécurité de l’État. Par contre, le quartier 86 à Mezzeh, qui fait pourtant partie de la zone concernée par le décret, n’a pas été touché, car la plupart de ceux qui y habitent sont des alaouites.
 
Quel cynisme de la part des autorités : elles n’ont aucun complexe à nous parler d’urbanisme alors que nous sommes en pleine guerre.
 
 
Autre opération de destruction d'immeuble à Al-Zahira Al-Jadida.
 
Une pelleteuse au milieu des débris d'un immeuble dans le quartier d'Al-Qaboun.
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.


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