Chine, Italie, Niger, Afrique du Sud : paroles de mineurs, ces forçats du XXIe siècle

Un mineur du Zimbabwe en 2005. Photo Flickr de Kevin Walsh
 
Aux quatre coins du globe, les manifestations et les grèves de mineurs se multiplient, souvent en raison des dangereuses conditions de travail. Si chaque mine a ses spécificités, les préoccupations et les souffrances de ces hommes, qui passent une grande partie de leur vie au fond des puits, sont souvent proches. Portraits croisés de cinq "gueules noires".
 
En 2010, le sauvetage des 33 ouvriers de la mine de San José au Chili faisait la une de tous les grands médias. Depuis, dans le monde entier, les mineurs sont régulièrement au cœur de l’actualité, comme dernièrement ces hommes pris au piège dans une mine d'or d'Afrique du Sud. 

Italie : "Carbosulcis est la seule mine de charbon d’Italie, je ferai tout pour empêcher sa fermeture"

Giampaolo Campidano, 48 ans, gagne entre 1700 et 1800 euros par mois. Il travaille en Sardaigne dans la mine Nuraxi Figus de la compagnie Carbosulcis, où, en 2012, les employés ont mené une grève de huit jours en se relayant à tour de rôle pour occuper la mine à près de 400 mètres sous terre. Ils protestaient contre la fermeture de la mine prévue le 31 décembre 2012. Devant leur mobilisation, le gouvernement a fait marche arrière.
 
J’ai participé à la grève, car cette mine de charbon est notre seule source d’argent pour moi et ma famille. Pour un homme de mon âge, trouver du travail en Sardaigne serait impossible. Je fais les trois-huit et travaille entre 8 à 9 heures par jour à l'extraction du charbon, et ce depuis 27 ans. Je commence à 6 heures du matin. Je travaille à au moins 500 mètres de profondeur. Je n’ai pas à me plaindre, je suis en bonne santé, même si j'ai des rhumatismes et des douleurs au dos. Ce n’est pas le cas de tous mes collègues : certains ont de gros problèmes d'ouïe, le travail dans la mine étant extrêmement bruyant.
 
"L’État ne pense qu’à fermer la mine et ne cherche pas à apprendre le métier aux jeunes générations"
 
Le gros problème que nous avons, c'est le manque de matériel. Par ailleurs, il est très rare que les mineurs qui partent à la retraite soient remplacés. Il faudrait engager des jeunes, mais aujourd'hui, très peu veulent faire ce métier. C'est assez incompréhensible, car le taux d'emploi des jeunes est extrêmement faible en Sardaigne. J'aimerais vraiment pouvoir leur enseigner mon travail et assurer ainsi la succession, leur montrer que ce boulot est à la fois intéressant et important pour notre pays. Cette mine de charbon est mon sang, mon père et mon grand-père étaient aussi des mineurs. Je ferai tout pour empêcher sa fermeture.

Niger : "Je n’ai le temps de dormir que cinq heures avant de retourner au travail"

Yacouba F. (pseudonyme) , 25 ans, est conducteur d’engins depuis 2011 dans la mine d’uranium d’Imouraren, dont le groupe français Areva est actionnaire majoritaire, dans le nord-ouest du Niger. Auparavant, il avait travaillé dans la mine d’Arlit pendant 3 ans.
 
Mon salaire est très loin d’être à la hauteur de mon investissement personnel. Je gagne un peu moins de 300 000 francs CFA (environ 450 euros) par mois et je travaille en moyenne 10 heures par jour sur des horaires très difficiles. Une semaine sur deux, je travaille entre 1 heure du matin et 6 heures, puis je reprends entre 11 heures et 16h30. La deuxième semaine, je travaille entre 6 heures et 11 heures, puis entre 16h30 et 21 heures. C’est un rythme infernal, qui change sans cesse, du fait du turn-over. J’ai des troubles du sommeil très importants, puisque je n’ai pas le temps de dormir plus de cinq heures par jour. Je rentre chez moi, je me lave, je mange, je me repose un peu, et il faut déjà repartir au travail. Je suis obligé de prendre des médicaments, notamment des antidouleurs, tous les jours pour tenir le coup.
 
"On a constaté d’importantes améliorations de la sécurité depuis les incidents de 2007"
 
Depuis les problèmes qu’il y a eu dans la mine en 2007, des mesures très importantes ont été prises pour améliorer la sécurité des ouvriers de la mine. Le matériel est à la pointe de la technologie. C’est également le cas pour ceux qui sont directement en contact avec l’uranium : depuis que je suis là, je n’ai jamais vu de gros accident ou de personnes se plaignant des effets nocifs de ce métal. Travailler est essentiel pour moi. Lorsque j’étais petit, je voyais les amis de mon père descendre dans la mine, et ça me fascinait. En revanche, j’espère que je ne ferai pas ce métier jusqu’à la retraite, car j’ai déjà très mal au dos.

Afrique du Sud : "Je dois me taire et accepter ma condition, car ma famille dépend financièrement de moi"

Lebogang (pseudonyme), 22 ans, travaille comme foreur depuis juin 2011 dans la mine de platine d’Anglo American Platinium, à Rustenburg, dans le nord de l’Afrique du Sud, près de la mine de Marikana. Il est syndiqué à l’Union nationale des mineurs.
 
Mon métier est complexe, et j’enchaîne les tâches éprouvantes entre 4 heures du matin et 14 heures, sans interruption. Je travaille sur une aire bien définie. Je dois creuser des trous avec des forêts pneumatiques, puis insérer des explosifs à l’intérieur pour faire éclater la roche souterraine. Ensuite, je gratte la roche à genoux et récupère le minerai. Puis, je commence mon long calvaire car le plus dur, c’est de ramener le platine à l’extérieur. Je fais ça à l’aide d’un charriot que je tire avec mon cou. Il me faut souvent parcourir plusieurs kilomètres dans les galeries. Je mets en général environ 3 heures pour remonter.
 
"C’est un véritable enfer là-dessous"
 
Je ne sais même pas quelle température il y fait, peut être 40 ou 50°C. C’est un véritable enfer là-dessous. Je n’ai pas commencé à travailler que je transpire déjà abondamment. Je gagne seulement 4 500 rands (425 euros) par mois. Je n’ai pas assez d’argent pour consulter un docteur, mais je sais que j’ai déjà de gros problèmes à la colonne vertébrale. Nous avons envie de nous révolter, mais nous avons très peur. Il y a une semaine, certains de mes amis qui faisaient grève dans la mine d’Amplats ont été tués par la police. Moi, je suis obligé de me taire et d’accepter. J’envoie les trois quarts de mon salaire à ma famille qui est restée dans le Kwazulu-Natal. Sans moi, ils ne pourraient plus vivre.

Chine : "Pour mes patrons, on doit être capable de mourir pour notre travail"

Wang a 21 ans, il est employé dans une mine de charbon à Shaanxi. Il a commencé à y travailler en 2010.
  
Je n’étais pas très bon à l’école, et je ne savais pas quoi faire de mon avenir. Mes parents étaient très inquiets. On m’a conseillé de faire l’école des mines, et on m’a dit que je gagnerai environ 5 000 yuans (616 euros) par mois après mon diplôme. Trois années ont passé, j’ai commencé à 50 yuans (6 euros) par jour, et aujourd’hui, je gagne tout juste 1 500 yuans (185 euros) par mois. Je vais tous les jours à des centaines de mètres de profondeur, je travaille pendant une dizaine d’heures, et les conditions de travail sont déplorables. Les petits nouveaux sont souvent bizutés. Ma première journée était interminable, et les jours suivants n’étaient pas mieux. Je n’avais jamais été aussi fatigué de ma vie. Il m’est arrivé au début de travailler deux jours d’affilée pour un seul jour de repos, c’était impossible à tenir comme rythme.
 
"On m’avait dit que je gagnerai plus de 600 euros par mois, j’en gagne tout juste 200"
 
J’aimerais que la mine augmente mon salaire de 1 000 yuans (120 euros), mais mes employeurs me disent que je gagne déjà assez. Pour eux, on doit être capable de mourir pour notre travail [voir cette vidéo montrant un éboulement dans une mine en Chine le 25 septembre, ndlr]. Un jour, j’ai vu un mineur inconscient, saigner dans la mine. En quelques secondes, des caillots de sang se sont formés dans son corps. Il est mort quelques minutes après. J’ai entendu que la famille d’un mineur mort au travail avait touché 600 000 yuans (73 900 euros) de compensation. Parfois, j’en viens à espérer qu’un rocher me tombe dessus et me tue pour en finir avec tout cela.
 
Ces témoignages ont été recueillis par Alexandre Capron, journaliste à FRANCE 24.


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