Quand j’ai lu le script pour la première fois, je voulais jouer le rôle d’Olu, qui est le meilleur ami de Samson. Mais l’auteur m’a encouragé à interpréter le personnage de Samson. J’ai relu le script, j’y ai beaucoup réfléchi, me disais : "Bon sang, ça va être dur", car je savais que jouer ce rôle pouvait mettre non seulement ma carrière en danger, ma aussi ma vie. Et puis je me suis dit "Combien de temps allons-nous nous taire, et laisser des personnes se faire maltraiter et même être sacrifiés à cause de leur sexualité ?"
Mon personnage, Samson, n’est pas seulement rejeté par son meilleur ami, sa mère tente aussi de le "corriger" en l’amenant chez un docteur puis chez une prostituée. Ces choses arrivent réellement en Ouganda. J’ai une amie lesbienne dont la famille a organisé une séance de "viol correctif", un viol durant lequel elle a contracté le sida. Les gens ferment les yeux devant de telles horreurs.
Samson et une prostituée avec qui sa mère veut qu'il couche.
"La société ougandaise dans son ensemble n’est pas fondamentalement homophobe"
Comme je suis hétérosexuel, j’ai eu besoin de penser mon personnage et de rencontrer beaucoup de personnes pour comprendre à quoi ressemble la vie d’une personne gay en Ouganda. Beaucoup s’en cachent et souffrent en silence. Le tabou autour du sexe en général et de l’homosexualité en particulier existe bel et bien dans ce pays. Mais ce qu’il faut dire, c’est que cette haine est poussée à son paroxysme par les extrémistes. La société ougandaise, dans son ensemble, n’est pas fondamentalement homophobe. Je l’ai découvert au cours de mes recherches. La plupart des gens me disaient qu’ils n’en avaient rien à faire qu’une personne soit homosexuelle, à partir du moment où elle le gardait pour elle.
Je crois que lorsque le tabou sera brisé, les Ougandais accepteront chacun tel qu’il est, peu importe sa différence. Et c’est là que l’art intervient. Quand des musiciens célèbres ont commencé à admettre qu’ils étaient séropositifs, les gens ont commencé à mieux accepter les personnes autour d’eux atteintes du sida. Il ne faut pas attendre que le gouvernement se réveille et change les lois. Notre devoir, c’est d’ouvrir les yeux de la société, lui montrer qu’être homosexuel n’est pas un problème, et nous recentrer sur les véritables problèmes que connaît l’Ouganda – la corruption, les infrastructures obsolètes ou l’accès aux soins et à l’éducation, des thèmes que nous abordons aussi dans la pièce.
"Deux personnes ont quitté la salle : une qui était clairement homophobe, et une autre pour qui la pièce n’allait pas assez loin"
Les réactions des spectateurs me font penser qu’on ne s’est pas trompé, car nous faisons salle comble tous les soirs. La plupart d’entre eux viennent du quartier où nous jouons et ne savent pas, en général, que la pièce parle de l’homosexualité. Globalement, c’est un succès. Seulement deux personnes ont déjà quitté la salle : une qui était clairement homophobe, et un activiste qui a estimé que la pièce n’était pas assez engagée. Beaucoup d’homosexuels nous ont remerciés, disant qu’on avait parfaitement compris et retranscrit ce qu’ils vivaient. J’ai par ailleurs entendu un metteur en scène déclarer qu’il ne voudrait plus jamais travailler avec moi parce que j’ai joué dans cette pièce. Mais je m’en fiche. J’ai fait mon devoir, et j’en suis fier.