"Je joue le rôle d’un gay en Ouganda où l’homosexualité est illégale"

 
ACTUALISATION (14/09/12 – 14h) : Le producteur de la pièce, David Edwards Cecil, a été arrêté jeudi pour avoir organisé deux représentations de la pièce "La Rivière et la Montagne" à Kampala malgré l’interdiction de l’autorité de supervision des médias ougandais. Il a été placé en détention provisoire à la prison de Luzira. Son procès se tiendra lundi 17 septembre.
 
 
"Je suis homosexuel". C’est après ces mots, nerveusement formulés à son meilleur ami, que la vie d’un ambitieux jeune entrepreneur change brutalement. Le thème de la pièce ougandaise "La Rivière et la Montagne" a fait scandale dans un pays où l’homosexualité est non seulement illégale, mais pourrait bientôt être passible de la peine de mort. Notre Observateur, qui interprète le personnage gay de la pièce, nous raconte le défi que constitue un tel rôle.
 
"La Rivière et la Montagne" est une pièce de Beau Hopkins, un dramaturge britannique vivant à Kampala et dont le texte est mis en scène par Angela Emurwon. Pour l’interpréter, un casting exclusivement ougandais a été réalisé. Cette tragi-comédie, d’abord sélectionnée pour être jouée au National Theatre de Kampala, a finalement été censurée temporairement par l’autorité de supervision des médias ougandais, qui en a informé le producteur par courrier. Le ministre ougandais de l’Éthique a, par ailleurs, déclaré que la pièce "faisait la promotion de l’homosexualité en Ouganda" et qu’il ferait pression sur chaque personne qui "ferait l’apologie de cette représentation abominable".
 
La troupe a néanmoins contourné l’interdiction en donnant des représentations privées. Après huit séances sans incidents, le producteur de la pièce, David Cecil a été interpellé pour "infraction pénale". Il est accusé d’avoir désobéit "en son âme et conscience" au Conseil des médias et encourt jusqu’à deux ans de prison. Contacté par FRANCE 24, le producteur explique qu’il avait interprété la lettre de l’autorité de supervision des médias comme une mise en garde et non comme une interdiction formelle. Il s'est montré confiant et s'est dit persuadé de remporter cette affaire devant les tribunaux ougandais. Il est actuellement en train de lever des fonds pour jouer la pièce dans d’autres pays d’Afrique.
 
Être homosexuel en Ouganda, c’est risquer une condamnation de prison à perpétuité. Une proposition de loi, actuellement entre les mains des parlementaires, propose, ni plus ni moins, la peine de mort pour les personnes avouant ouvertement, ou affichant, leur homosexualité. Elle prévoit également de condamner à sept ans de prison toute personne discutant de ce sujet sur la place publique. Malgré ce climat de peur, l’association ougandaise pour la défense des droits des homosexuels a réussi a organiser, dans un relatif calme, sa première Gay pride au début du mois d’août.
 
 
Samson (à droite) dit à son meilleur ami "Ok, écoute, je suis homosexuel". Toutes les photos sont publiées sur la page Facebook de "La Rivière et la Montagne"
Contributeurs

"En jouant ce personnage, je mets non seulement ma carrière, mais aussi ma vie en danger"

Okuyo Joel Atiky Prynce joue le rôle principal dans "La Rivière et la Montagne". Son personnage, Samson, est gay.
 
Quand j’ai lu le script pour la première fois, je voulais jouer le rôle d’Olu, qui est le meilleur ami de Samson. Mais l’auteur m’a encouragé à interpréter le personnage de Samson. J’ai relu le script, j’y ai beaucoup réfléchi, me disais : "Bon sang, ça va être dur", car je savais que jouer ce rôle pouvait mettre non seulement ma carrière en danger, ma aussi ma vie. Et puis je me suis dit "Combien de temps allons-nous nous taire, et laisser des personnes se faire maltraiter et même être sacrifiés à cause de leur sexualité ?"
 
Mon personnage, Samson, n’est pas seulement rejeté par son meilleur ami, sa mère tente aussi de le "corriger" en l’amenant chez un docteur puis chez une prostituée. Ces choses arrivent réellement en Ouganda. J’ai une amie lesbienne dont la famille a organisé une séance de "viol correctif", un viol durant lequel elle a contracté le sida. Les gens ferment les yeux devant de telles horreurs.
 
Samson et une prostituée avec qui sa mère veut qu'il couche.
 
 "La société ougandaise dans son ensemble n’est pas fondamentalement homophobe"
 
Comme je suis hétérosexuel, j’ai eu besoin de penser mon personnage et de rencontrer beaucoup de personnes pour comprendre à quoi ressemble la vie d’une personne gay en Ouganda. Beaucoup s’en cachent et souffrent en silence. Le tabou autour du sexe en général et de l’homosexualité en particulier existe bel et bien dans ce pays. Mais ce qu’il faut dire, c’est que cette haine est poussée à son paroxysme par les extrémistes. La société ougandaise, dans son ensemble, n’est pas fondamentalement homophobe. Je l’ai découvert au cours de mes recherches. La plupart des gens me disaient qu’ils n’en avaient rien à faire qu’une personne soit homosexuelle, à partir du moment où elle le gardait pour elle.
 
Je crois que lorsque le tabou sera brisé, les Ougandais accepteront chacun tel qu’il est, peu importe sa différence. Et c’est là que l’art intervient. Quand des musiciens célèbres ont commencé à admettre qu’ils étaient séropositifs, les gens ont commencé à mieux accepter les personnes autour d’eux atteintes du sida. Il ne faut pas attendre que le gouvernement se réveille et change les lois. Notre devoir, c’est d’ouvrir les yeux de la société, lui montrer qu’être homosexuel n’est pas un problème, et nous recentrer sur les véritables problèmes que connaît l’Ouganda – la corruption, les infrastructures obsolètes ou l’accès aux soins et à l’éducation, des thèmes que nous abordons aussi dans la pièce.
  
"Deux personnes ont quitté la salle : une qui était clairement homophobe, et une autre pour qui la pièce n’allait pas assez loin"
 
Les réactions des spectateurs me font penser qu’on ne s’est pas trompé, car nous faisons salle comble tous les soirs. La plupart d’entre eux viennent du quartier où nous jouons et ne savent pas, en général, que la pièce parle de l’homosexualité. Globalement, c’est un succès. Seulement deux personnes ont déjà quitté la salle : une qui était clairement homophobe, et un activiste qui a estimé que la pièce n’était pas assez engagée. Beaucoup d’homosexuels nous ont remerciés, disant qu’on avait parfaitement compris et retranscrit ce qu’ils vivaient. J’ai par ailleurs entendu un metteur en scène déclarer qu’il ne voudrait plus jamais travailler avec moi parce que j’ai joué dans cette pièce. Mais je m’en fiche. J’ai fait mon devoir, et j’en suis fier.    
 
Samson rend visite à une guérisseuse avec sa mère.
 
L'équipe de  "La Rivière et la Montagne" durant les répétitions.
 
Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Gaëlle Faure, journaliste à FRANCE 24.


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