Okapis, gorilles, éléphants : les autres victimes de la guerre dans le nord-est du Congo

Un cadavre d'okapi dans la réserve d'Epulu après l'attaque d'une bande armée, le 24 juin. Photo Wildlife Conservation Society.
 
Depuis près de cinq mois, la guerre fait rage dans le nord-est de la RD Congo, jetant sur les routes des milliers de civils qui fuient les combats entre la rébellion et l’armée régulière. Dans une zone réputée pour ses réserves naturelles exceptionnelles, l’instabilité a aussi contribué à la prolifération des braconniers et des trafiquants en tout genre.
 
D’après l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), cinq parcs du nord-est du pays sont actuellement menacés par l’instabilité régionale : le parc de Kahuzi-Biega, au Sud-Kivu, le parc national des Virunga, plus ancienne réserve naturelle d’Afrique située au Nord-Kivu, la réserve de faunes à okapis, située en Ituri, le parc national de la Garamba, situé dans la Province orientale, et celui de la Maïko, à cheval entre la Province orientale et le Nord-Kivu. Quatre de ces parcs figurent au patrimoine mondial de l’Unesco. Ils abritent des espèces protégées, parmi lesquelles le gorille des montagnes, l’okapi, l'hippopotame ou encore l'éléphant.
En vert, les principaux parcs de RD Congo. Postée sur Wikipédia.
 
Le Congo, théâtre de deux guerres sanglantes ces 20 dernières années, connaît un nouveau cycle de violences depuis qu’un groupe de soldats déserteurs, baptisé M-23, a lancé en avril une offensive au Nord-Kivu contre l’armée congolaise. La rébellion a, depuis, réussi à prendre le contrôle de plusieurs villes clés de la région, semant la terreur au sein de la population. Elle est actuellement dirigée par le général Bosco Ntaganda, surnommé "Terminator", qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale depuis 2006 pour enrôlement d’enfants. La majorité des combats ont lieu dans la région du Nord-Kivu, une zone stratégique puisqu’elle dispose de ressources minières (or, cassitérite, coltan et pétrole) considérables.
 
Bébé gorille des montagnes dans le parc des Virunga. Licence Creative Commons.
Contributeurs

"Des membres du M-23 organisent des visites pour les touristes"

Le pasteur Cosma Wilungula est le directeur de l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN). Basé à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, il fait régulièrement des tours d’inspection dans les parcs de la région.
 
Depuis que la rébellion s’est réactivée au Nord-Kivu, d’autres groupes armés tels que les FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda, forces armées composées majoritairement de Hutus venus du Rwanda, dont de nombreux génocidaires, NDLR] ou encore les Maï-Maï [groupes armés autochtones] profitent de l’instabilité pour s’implanter dans les zones protégées. Dans le parc des Virunga, où on retrouve la plus grande concentration de groupes armés en ce moment, entre les parties contrôlées par le M-23 et celles contrôlées par les FDLR et les milices Maï-Maï, nous ne contrôlons plus que 20 % de la zone. Nous continuons à y travailler, mais les accrochages y sont très fréquents. Plusieurs gardes se sont fait tirer dessus la semaine dernière, deux ont été blessés. Ils nous mènent une véritable guerre.
 
Les milices armées sont intéressées par ces zones sauvages parce qu’elles peuvent, d’une part, s’y retrancher, mais surtout y braconner. L’ivoire des éléphants est particulièrement recherché en ce moment. Actuellement, un kilo d’ivoire se vend 850 euros. Sachant qu’une seule défense pèse entre 30 et 40 kilos, on comprend vite que c’est un commerce très lucratif. Les milices essaient aussi d’extraire des minerais, notamment de l’or dont le cours est à la hausse. Il s’agit d’une multitude de groupes armés qui s’allient au gré de leurs intérêts et qui sont aussi liés aux entreprises d’extraction minière locales. C’est très compliqué de les combattre.
 
"L’ivoire des éléphants, qui se vend 850 euros le kilo, est particulièrement recherché"
 
Les combattants du M-23 qui ont installé leurs bases dans les parcs sont, jusqu’à présent, moins intéressés par le braconnage que d’autres milices. Ils se concentrent davantage sur leur agenda politique. Pour autant, des locaux nous ont plusieurs fois signalé que certains rebelles organisaient des visites pour des touristes dans le parc des Virunga. Il y a beaucoup de visiteurs dans la région à cette période, notamment côté ougandais et rwandais [le parc national de Mgahinga, en Ouganda, et le parc national des Volcans, au Rwanda, sont limitrophes du parc des Virunga], mais les places pour aller voir les gorilles sont difficiles à obtenir. Or, côté congolais, des tour-operateurs proposent désormais des visites avec l’aval des membres du M-23 - des visites évidemment non contrôlées par les gardes officiels. Ces touristes n’ont probablement pas conscience des réseaux qui ont été activés pour qu’ils puissent voir des gorilles. Il faut que chacun réalise que, d’un point de vue sanitaire, c’est catastrophique pour les animaux. Dans le cadre de ces safaris, les règles de base ne sont pas respectées. Les 'guides' s’approchent parfois à deux mètres des gorilles alors qu’à moins de sept mètres, les humains sont susceptibles de leur transmettre leurs microbes. Cette espèce est extrêmement sensible et tout contact peut rapidement provoquer des épidémies dévastatrices.
 
Un des bâtiments de la réserve d'Epulu après l'attaque. Photo Wildlife Conservation Society.
 
"Une bande armée locale a pénétré dans le campement d’Epulu et décimé 15 okapis domestiqués"
 
Fin juin, une autre scène déplorable a eu lieu dans la réserve d’Epulu, connue notamment pour ses okapis. Une bande armée a pénétré dans le campement et décimé 15 okapis domestiqués [lors de l’attaque, sept personnes sont mortes, parmi lesquelles plusieurs rangers]. Leur objectif est de démoraliser l’équipe du parc afin qu’elle les laisse braconner dans le reste de la zone. C’est un coup dur parce que les okapis sont extrêmement difficiles à apprivoiser [entre 3 000 et 4 000 se trouvent toujours à l’état sauvage dans la réserve]. Après le drame, l’armée congolaise est venue nous aider. Elle est actuellement à la recherche des bandits. Aux dernières nouvelles, le groupe serait en pleine débandade sur les routes du sud. 
 
Un cadavre d'okapi dans la réserve d'Epulu après l'attaque d'une bande armée, le 24 juin. Photo Wildlife Conservation Society.
 
Ces attaques ont une conséquence catastrophique sur la faune bien évidemment, mais aussi sur la vie du parc. Dernièrement, plusieurs financements étrangers ont été suspendus, ce qui a contribué à la dégradation des conditions de travail des gardes [après le drame de la réserve d’okapis, un fonds de réponse rapide de 30 000 dollars a toutefois été levé]. Je fais tout pour les remotiver mais c’est difficile car non seulement ils risquent leur vie au quotidien, mais ils n’ont plus droit aux petites primes qui les faisaient tenir psychologiquement.
 
Cet okapi a réchappé à l'attaque du 24 juin. Il est mort une semaine après. Photo Wildlife Conservation Society.
 
Pour autant, nous gardons espoir car s’il y a eu beaucoup d’animaux décimés ces derniers mois (pour le seul parc d’Epulu, 2 500 éléphants ont été victimes de braconnage en six mois. Il n’en reste plus que 3 500 actuellement), les principaux fondements de la faune des parcs sont pour l’heure préservés. Il n’est pas encore temps de baisser les bras.
 

Les défis du parc des Virunga

Vidéo promotionelle postée par l'équipe du parc des Virunga (en anglais).
 
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à FRANCE 24.

Commentaires

intolérable

Ils se sont lassé avec le sang humain, ils ont suffisamment étanché leur soif de sang humain qu'ils s'apprennent présentement à la faune de l'Est du Congo. C'est pitoyable!!!



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