Un journaliste pro-Gbagbo : "Plus d’un an après la crise, nous travaillons toujours dans la clandestinité"

 
Dans la nuit du 18 au 19 août, quelques heures après l’attaque du siège du Front populaire ivoirien (FPI, l’ancien parti au pouvoir), les locaux d’un groupe de presse proche de Laurent Gbagbo ont été vandalisés. Un saccage que les journalistes pro-Gabgbo craignaient depuis le lendemain de la crise postélectorale au point d’avoir modifié toute l’organisation de leur travail.
 
Armés de machettes et de pieds de biche, des individus non identifiés se sont ainsi introduits au sein des bureaux du journal "Le Temps". Les assaillants ont incendié une salle du rez-de-chaussée et, selon le directeur de publication du quotidien, Yacouba Gbané, des ordinateurs ont été dérobés.
 
Cela faisait plus de deux semaines que "Le Temps" n’était plus en kiosque, le Conseil national de la presse (CNP) ayant décidé, début août, de suspendre sa parution pour 20 éditions après la publication d’un article jugé "injurieux" envers le président de la République Alassane Ouattara. L’attaque du week-end dernier n’aura pour autant pas d’incidence sur la reprise de l’activité du journal, prévue mardi 21 août, comme l’a assuré Yacouba Gbané sur RFI.
 
Cet acte de vandalisme intervient alors qu'un regain de violence et d'insécurité secoue le pays depuis plusieurs semaines, marqué notamment par des attaques contre des bases de l'armée ivoirienne. 
 
Le siège du groupe de presse Cyclone, qui abrite les bureaux du quotidien "Le Temps", à Abidjan. Vidéo de notre Observateur Lookman, filmée le 20 août. 

"Nous recevons régulièrement des menaces de mort par mail ou par téléphone"

Maurice Kouassi est secrétaire général de la rédaction du quotidien "Le Temps".
 
Après que nos locaux ont été saccagés à la chute de Laurent Gbagbo en avril 2011, nous avions décidé de travailler dans la clandestinité. La rédaction comportait une vingtaine de journalistes avant la crise et maintenant nous ne sommes plus qu’une dizaine à travailler dans des endroits que nous gardons secrets pour éviter d’être la cible d’attaque comme celle de samedi. Seules quelques rares personnes passent encore à la rédaction. Par conséquent, le bouclage de nos journaux se fait dans des conditions beaucoup plus compliquées, car nous coordonnons notre travail à distance [le manque d’argent explique aussi les difficultés de la "presse bleue" à reconstituer ses rédactions après la crise post-électorale, ndlr]. Malgré ces précautions, nous recevons régulièrement des menaces de mort par mail ou par téléphone.
 
Les conditions de travail sont encore plus difficile pour les reporters qui se rendent dans les zones ex-CNO [le terme "zones centre nord et ouest" a été créé en 2002 pour décrire les zones contrôlées par les ex-Forces nouvelles, l’ancienne rébellion de Côte d’Ivoire qui a soutenu le président actuel Alassane Ouattara, ndlr]. Quand ils se présentent sous l’étiquette "Le Temps", ils peuvent être certains de rencontrer de grandes difficultés pour accéder aux informations.

"Tant que les journalistes seront des politiciens, la presse n’aidera pas à la réconciliation du pays"

Suy Kahofi est blogueur à Abidjan et correspondant pour plusieurs journaux africains. Il tient le blog La Côte d’Ivoire au jour le jour.
 
Je connais effectivement des journalistes d’un quotidien d’opposition qui travaillent de chez eux car ils sont victimes de pression et craignent d’être attaqués. À la fin de la journée, ils envoient leur article à un correcteur qui travaille dans un petit studio toujours séparé du local du journal, où certains se retrouvent juste au moment de la mise en page du quotidien. Et quand il s’agit de vendre un espace publicitaire dans le journal, les rendez-vous sont pris dans un lieu neutre.
 
Je constate néanmoins que la situation des journalistes s’est améliorée depuis la fin de la crise. La période des "listes noires" qui ciblaient ceux qui se prononçaient trop en faveur d’un camp ou de l’autre, au moment de la crise post-électorale, est derrière nous. Lors des conférences de presse données par des instances du gouvernement, les journalistes des deux bords se côtoient et les prises de parole des uns et des autres se font de manière beaucoup moins passionnées qu’il y a un an ou plus.
 
Mais les titres des journaux, qu’ils soient proches du pouvoir ou de l’opposition, restent très virulents. On l’a vu récemment avec les attaques des positions des FRCI et celle du siège du FPI, chaque événement est l’occasion pour les journaux de s’envoyer des pics et de s’accuser à tort et à travers, alors qu’on ne connaît pas encore les véritables responsables. Cela a évidemment une incidence sur l’opinion ; il existe des lecteurs qui prennent pour paroles d’évangile ce que dit le journal qu’ils achètent. Tant que les journalistes agiront comme des politiciens en prenant position, la presse n’aidera pas à la réconciliation du pays. Le dimanche, quand aucun journal ne paraît, continuera d’être le seul jour de paix en Côte d’Ivoire.

 
 

 
 

 
 

 
 



Fermer