Coup de gueule d’un Tombouctien : "Avec les salafistes, c’est notre culture qui disparaît"

Capture d'écran issue de la vidéo tournée les 1er et 2 juillet 2012 lors des destructions de mausolées à Tombouctou. Envoyée par un de nos Observateurs sur place.
 
À coups de gourdin, les islamistes, maîtres de Tombouctou depuis le mois d’avril, se sont une nouvelle fois attaqués à des mausolées de saints soufis, fierté des habitants de cette ville pieuse. Désemparé et impuissant face à la disparition de symboles ancestraux de sa culture, un de nos Observateurs, commerçant à Tombouctou, clame sa colère.
 
Convié par les islamistes eux-mêmes, un journaliste de la chaine qatarie Al Jazeera a pu filmer la scène : des combattants du mouvement Ansar Dine détruisant à l’aide de pioches et de gourdins deux mausolées de la grande mosquée de Djingareyber. Elle est l'un des trois principaux édifices religieux de Tombouctou, mais aussi un lieu de de pèlerinage pour les musulmans soufis.
 
Début juillet, le même groupe d’obédience salafiste avait déjà réduit en miettes sept des seize mausolées de la ville et détruit la porte de la mosquée de Sidi Yahia. Deux mois plus tôt, c’était la tombe de l'érudit Sidi Mahmoud Ben Amar, l'un des saints soufis les plus vénérés par les Tombouctiens, qui était détruite et incendiée.
 
Ces mausolées abritent les dépouilles de saints et de marabouts. Selon l’islamologue Mathieu Guidère interviewé par le Nouvel Observateur, c’est la population elle-même qui élève, depuis des siècles, des "hommes pieux, pauvres (…) à la moralité irréprochable" au rang de "saint". Au Mali, la majorité de ces symboles de vertu étaient des musulmans soufis, un courant considéré comme hérétique par les défenseurs d’un islam radical.
 
Depuis près de trois mois, les salafistes du mouvement Ansar Dine ainsi que des éléments d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) imposent la charia (loi islamique) dans la ville aux 333 saints. Devant la menace que représente cette présence pour le patrimoine culturel de la ville, l'Unesco, a classé le 28 juin dernier, Tombouctou patrimoine mondial en péril.
 
 
Vidéo tournée les 1er et 2 juillet 2012 lors des destructions de mausolées à Tombouctou. Envoyée par un de nos Observateurs sur place.
Contributeurs

"La population aujourd’hui est totalement abattue, que ce soit moralement ou spirituellement"

Bakary M. (pseudonyme) est commerçant à Tombouctou.
 
Hier, j’ai été témoin de toutes les destructions. Les assaillants étaient entre quarante et cinquante. Après avoir bloqué la circulation, ils ont détruit les deux mausolées attenants à la grande mosquée de Djingareyber. Puis, ils ont recouvert de sable les décombres. Après quoi, ils se sont employés à réparer les parties de la mosquée qu’ils avaient eux-mêmes endommagées en passant. [Deux des mausolées détruits se trouvaient contre le mur extérieur de la grande mosquée.]
 
Ces tombeaux qu’ils ont détruits ont une réputation nationale et internationale et ont contribué à faire connaitre notre ville à travers le monde. En plus d’être parfaitement indignée, la population est aujourd’hui totalement abattue, que ce soit moralement ou spirituellement, car c’est toute la culture de Tombouctou qui disparait.
 
"Ils ont ensuite réparé les morceaux de la mosquée qu’ils avaient malencontreusement endommagé pendant la destruction"
 
Nous sommes en colère contre le gouvernement qui nous a abandonné aux mains de ces insurgés. Et nous sommes révoltés car ces derniers nous occupent de façon coloniale. Ils nous imposent absolument tout et notamment cet islam de rigueur, un islam jamais vu à Tombouctou. Même la parole des imams n’est plus libre.
 
Nous n’avons plus accès à la télévision, à la radio, aux spectacles. Avant la vie était douce ici, désormais tout est compliqué. À cela s’ajoute le fardeau de l’économie. Je ne connais pas une famille qui ait plus de l’équivalent d’un dollar en poche actuellement. Les camions de ravitaillement arrivent quasiment vide. L’électricité aussi se fait rare.
 
On a même perdu la liberté de se déplacer. Hier, par exemple, il y a eu des tirs de sommation. Les rassemblements, les marches et les réunions sont immédiatement empêchées. Aujourd’hui, les rues de la ville sont vides. Les Tombouctiens restent chez eux, plus abattus que jamais.

Commentaires

courage et patience

je vous souhaite du courage devant ces envahisseurs qui saccagent tout et veulent imposer leur façon de penser qui est plutôt une interdiction de penser individuellement. Tout est interdit, la personne n'est plus rien. tenez bon.



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