Les manifestants soudanais expédiés dans des "maisons fantômes", selon nos Observateurs

 
Deux semaines après le début des révoltes au Soudan, un millier d’arrestations ont été effectuées dans la seule journée de vendredi, soit autant que lors des deux premières semaines de contestation. Des activistes nous racontent leur passage entre les griffes des services de sécurité soudanais. 
 
Dès les premiers jours du mouvement, les policiers sont allés matraquer les étudiants jusque dans leurs dortoirs. Depuis, les manifestations sont matées à coups de bâtons et de gaz lacrymogènes.
 
Des journalistes, des blogueurs et des opposants politiques sont régulièrement arrêtés lors des manifestations ou directement à leur domicile. Ils sont alors interrogés pendant quelques heures ou plusieurs jours par le NISS (National Intelligence and Security Services), les services de sécurité et de renseignement du président soudanais Omar el-Béchir. Certains sont condamnés au fouet et d’autres sont conduits dans des "ghost houses" (des "maisons fantôme") qui sont des prisons de détention non officielles où ils sont détenus pendant plusieurs semaines.
 
Sur cette vidéo réalisée le 22 juin dans le quartier d'Al-Elafoon, à Khartoum, des protestataires sont fouettés par la police après avoir été condamnés pour leur participation à des manifestations. La foule les applaudit pour leur courage.
 
 
La protestation n’est pas seulement présente dans les rues, elle l’est aussi sur Internet. Sur des sites alternatifs et les réseaux sociaux, les activistes partagent leur témoignages et dénoncent la répression du régime.
 
Cela fait maintenant deux semaines que le Soudan connaît une révolte étudiante sans précédent. Initialement lancé par les étudiants de l'université de Khartoum, à la mi juin, pour dénoncer la hausse des prix de l'alimentation et des transports, ce mouvement de protestation touche aujourd’hui d’autres catégories de la population mais aussi plusieurs villes du pays. L'annonce d'un plan d'austérité, le 18 juin dernier, prévoyant d'importantes coupes budgétaires alors que le Soudan est en proie à l'inflation, a été le détonateur de cette révolte.
 
Ce mouvement réclame aujourd’hui le départ du président Omar el-Béchir, à la tête du pays depuis 23 ans. Pour régler le problème, ce dernier a choisi la répression et non le dialogue. Depuis mars 2009, il fait l'objet d'un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité au Darfour. Également accusé depuis 2010 de génocide contre trois ethnies de cette région de l’ouest du pays, le président soudanais ne peut espérer quitter le pouvoir sans risquer d’être conduit devant les juges de la CPI.
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"On ne sait pas où sont ces maisons mais les détenus y sont torturés physiquement et psychologiquement"

Farah (pseudonyme) est une activiste vivant à Karthoum. Elle a été arrêtée à deux reprises la semaine dernière. Elle souhaite garder l’anonymat par crainte de représailles.
 
J’ai été arrêtée deux fois la semaine dernière alors que je participais à une manifestation devant l’université de Khartoum. J’ai été conduite dans les locaux du NISS où j’ai été interrogée pendant de longues heures. Les agents m’ont accusée de trahison, ils m’ont menacée et insultée à cause de mon militantisme.
 
Le NISS cherche à générer la peur chez les gens. Ils leur font croire qu’ils sont impliqués dans des affaires d’espionnage et de trahison. Ils ont recours au chantage, les menaçant de s’en prendre à leur famille ou de leur faire perdre leur travail. Les détenus sont emmenés dans des 'maisons fantômes'. Je ne sais pas où elles se trouvent exactement, mais il y en a beaucoup. Là-bas, on fait subir aux détenus des tortures physiques et psychologiques [plusieurs autres témoignages de manifestants soudanais, notamment cités par l’AFP, révèlent l’existence de ces 'ghost houses'. Ces maisons de détention non officielles, où les prisonniers seraient torturés, avaient déjà alerté l’ONG Amnesty International en 2006, lors de manifestations étudiantes réprimées par les forces de sécurité, NDLR].
 
Ce que j’ai vécu est un traumatisme. Je suis toujours menacée. Je crois que mon téléphone est sur écoute et on guette le moindre de mes mouvements. J’ai arrêté de manifester. Mais j’espère que la révolution soudanaise va continuer jusqu’à la chute du régime et la libération du Soudan.
 
Vidéo tournée le 17 juin devant l'université de Khartoum par nero sudan.
 

"Ils ont été emmenés dans un autre endroit que dans les locaux du NISS et je ne les ai jamais revus"

 
Ahmed est étudiant en télécommunication et activiste. Il est l’un des quelque 1 000 protestataires arrêtés vendredi.
 
J’étais en voiture avec des amis pour aller manifester à Omdourman, lorsque nous avons été bloqués par des agents du NISS qui nous ont demandé de changer de chemin. Nous avons décidé de passer par une autre rue. J’ai voulu prendre des photos avec mon téléphone portable, mais les agents du NISS m’ont tout de suite repéré et m’ont arraché le téléphone des mains. Ils m’ont sorti de la voiture et ont commencé à me frapper. J’ai encore des contusions sur le dos. Ils m’ont ensuite emmené dans un véhicule et m’ont conduit dans leurs locaux. Je ne sais pas où se trouvent ces locaux parce qu’ils m’ont bandé les yeux pendant le trajet.
 
Il était environ 15h30. Je me suis retrouvé avec une cinquantaine d’autres personnes arrêtées comme moi. On m’a pris mon appareil photo, mon téléphone et mon argent. L’interrogatoire a commencé à 19h. On m’a demandé les codes d’accès à mes mails et à mon compte Facebook. On m’a interrogé sur le déroulement de ma journée. On m’a demandé si j’étais un organisateur, un photographe. Je leur ai répondu non. Je n’ai pas été frappé, ni menacé. J’ai été relâché vers minuit.
 
Parmi les personnes qui étaient avec moi, certaines ont été emmenées dans un autre endroit. Je ne sais pas où mais je ne les ai plus revues.
 
Personne ne me menace aujourd’hui mais je crois que mes conversations téléphoniques sont surveillées parce qu’un ami m’a signalé que, quand il m’appelle, la tonalité est différente maintenant. Mais je ne vais pas pour autant arrêter de manifester parce que je crois que le Soudan mérite mieux que le régime actuel.
 


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