L’Égypte tiraillée entre les islamistes, les révolutionnaires et les partisans de l’armée

Capture d'écran d'une vidéo montrant les partisans de Mohamed Morsi fêter la victoire du candidat islamiste.
 
Depuis le second tour des élections présidentielles, la politique égyptienne va de rebondissement en rebondissement. L’armée vient de reprendre la main sur le pouvoir législatif, alors que les deux candidats en lice au second tour de la présidentielle affirment l'un et l'autre avoir remporté l'élection. Nos Observateurs, de tous les bords politiques, nous proposent leur analyse de cette situation pour le moins troublée.
 
Le 15 juin, à la veille du deuxième tour de la présidentielle qui oppose le candidat islamiste Mohamed Morsi au candidat dit "de l’armée" Ahmed Chafik (ancien premier ministre de Moubarak), la cour constitutionnelle a invalidé un tiers des sièges du parlement égyptien, jugeant illégal le scrutin qui s’est tenu entre l’automne et l’hiver dernier. À la suite de cette décision, le Conseil supérieur des forces armées (CSFA) a dissous le parlement et s’est attribué le pouvoir législatif et le contrôle des finances de l’État. De nouvelles élections législatives ont été annoncées, mais aucune date n’a encore été fixée.
 
Par ailleurs, le CSFA a publié des amendements constitutionnels au Journal officiel qui réduisent les pouvoirs du futur président. Ce dernier nommera toujours le gouvernement, mais n’aura pas de droit de regard sur les activités ou le budget de l’armée.
 
Ces manœuvres de l’armée ont été qualifiées par beaucoup d’analystes de "coup d’État militaire". Elles ont été dénoncées par les Frères musulmans qui donnent déjà leur candidat Mohamed Morsi gagnant, alors que le résultat officiel ne sera pas annoncé avant le 21 juin. Sur les réseaux sociaux et dans la rue, les Égyptiens s’interrogent sur cette situation politique trouble. Toutes les suppositions circulent notamment sur les réelles intentions de l’armée et des Frères musulmans.

"L’armée a de l’expérience, elle sait ce qui est le mieux pour notre pays"

Mohamed Adel est un observateur des élections. Il a voté pour Chafik. 
 
Certains accusent l’armée de chercher à récupérer une partie du pouvoir pour éviter que les islamistes soient trop puissants. Moi je ne vois pas pourquoi l’armée aurait dépensé autant d’argent pour organiser des élections si c’est pour garder le pouvoir qu’elle avait déjà durant la période de transition.
 
Personnellement, je regrette que le CSFA ait mis autant de temps à invalider les législatives. Il était temps d’arrêter cette mascarade ! Ce n’est pas un conseil populaire [nom d’une des deux chambres du parlement, ndlr], mais un conseil de vengeance : ces gens-là sont tellement frustrés de ne pas avoir pu exercer le pouvoir durant ces 30 dernières années qu’ils ne savent que critiquer. Depuis leur élection, ils n’ont rien fait pour le pays.
 
La situation est incertaine : de nouvelles élections législatives doivent être organisées et la nouvelle constitution n’a pas encore été rédigée. Pour moi, l’armée a de l’expérience, elle sait ce qui est le mieux pour notre pays et ne compte sûrement pas garder le pouvoir. Le plus grand danger qui guette l’Égypte aujourd’hui c’est un pouvoir totalement accaparé par les Frères musulmans qui trompent les électeurs en faisant appel à la religion.
 

"Les Frères musulmans sont aujourd’hui la seule alternative à l’armée"

Samah est une ex-partisane du salafiste Abou Ismaïl. Elle a voté pour Morsi au second tour de la présidentielle.
 
Je pense que les Frères musulmans doivent garder le pouvoir qu’ils ont obtenu grâce aux élections et continuer le bras de fer avec l’armée. Ils ont la légitimité révolutionnaire car ils ont gagné les élections qui ont suivi la révolution. Le CSAF lui n’en a aucune.
 
J’aimerais que les révolutionnaires fassent front commun contre les militaires. Je sais que l’on peut reprocher beaucoup de choses aux Frères musulmans. Ils ont parfois privilégié leurs intérêts politiques en composant avec l’armée au lieu de défendre les révolutionnaires - notamment au moment des tueries de la rue Mohamed Mahmoud. Mais c’est quand même moins grave que ce qu’a fait l’armée, qui a le sang des martyrs sur les mains ! Et puis, soyons pragmatiques : de quelle autre alternative disposons-nous aujourd’hui pour faire face au CSAF ? Tout ce que j’espère, c’est que les Frères musulmans soient conscients de tout l’espoir que nous plaçons en eux et qu’ils ne seront pas tentés de faire des compromis avec l’armée.
 

"Les révolutionnaires sont divisés aujourd’hui entre ceux qui soutiennent Morsi et ceux qui appellent à la refonte totale du système"

Mostafa Kandil a participé à la révolution égyptienne et il milite aujourd’hui contre le pouvoir de l’armée. Il a boycotté les élections.
 
Je ne regrette pas d’avoir boycotté les élections car ceux qui ont voté se retrouvent aujourd’hui avec un président sans pouvoir qui ne pourra pas lever le petit doigt sans l’accord du CSFA [le président ne peut par exemple pas intervenir sur les questions de sécurité sans l’accord du CSFA]. D’ailleurs, beaucoup de juristes disent que, une fois la nouvelle constitution adoptée, le nouveau président ne sera plus légitime puisqu’il a été élu sur la base de l’ancienne Constitution.
 
Avec les tensions actuelles entre islamistes et militaires, les révolutionnaires sont divisés entre ceux qui soutiennent Morsi et ceux qui appellent à la refonte totale du système. Les premiers seront sur la place Tahrir aux côtés des Frères musulmans pour exiger du CSFA davantage de pouvoir pour le président [un appel à manifester a été lancé pour le vendredi 30 juin]. Quant aux autres, dont je fais partie, ils appellent plutôt à revenir aux sources, c’est-à-dire à la Constitution. Nous devons faire pression pour avoir la meilleure commission constitutionnelle possible [les partis progressistes se sont retirés de l’actuelle commission constitutionnelle à cause de la présence massive des islamistes] et rédiger une nouvelle constitution juste et démocratique. Et c’est uniquement à ce moment-là que l’on pourra parler d’élections dignes de ce nom.
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.


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