Violences dans les mines espagnoles en grève : "Le gouvernement ne nous laisse pas d’autre choix"

Barrage de route cette semaine par les mineurs du puit de Santiago. Photo prise par notre Observateur.
 
Trois semaines après le lancement de leur grève contre les suppressions d’aides au secteur minier, les mineurs espagnols ne décolèrent pas, bien au contraire. L’un d’entre eux, travaillant dans la province sinistrée des Asturies, dans le nord de l’Espagne, nous raconte ce combat de la dernière chance qu’il voit dériver, jour après jour, vers plus de violences.
 
La majorité des quelque 40 mines de charbon espagnoles qui survivent péniblement à la crise est située dans le nord du pays, notamment dans les provinces des Asturies et de Leon. Le secteur minier espagnol, en restructuration depuis une vingtaine d’années, fait vivre aujourd’hui quelque 8 000 mineurs. Le charbon espagnol étant plus cher que le charbon importé, le maintien de l’activité de cette industrie dépend largement des subventions du gouvernement.
Des subventions qui sont en passe d’être supprimées, Bruxelles ayant demandé que le gouvernement central y mette fin en 2018. Par ailleurs, dans le cadre de sa politique de réduction du déficit budgétaire, le gouvernement a décidé de baisser de 63 % les aides au secteur, les faisant passer de 301 millions d'euros en 2011 à 111 millions cette année. Selon les syndicats, cette cure d’austérité pourrait provoquer la perte de près de 30 000 emplois directs ou indirects dans les régions minières.
 
Depuis la fin du mois de mai, les syndicats de mineurs ont donc décidé de lancer une grève. Un mouvement qui, en de nombreux endroits, a dégénéré en affrontements avec les forces de l’ordre, les manifestants n’hésitant plus à employer la manière forte, notamment le blocage des autoroutes et des rails du chemin de fer pour dénoncer l’intransigeance des pouvoirs publics. Des attaques contre des bureaux du Parti populaire, le parti au pouvoir, ont par ailleurs été signalées dans la province des Asturies. 
 
 
Affrontements entre policiers et mineurs autour du pozo del Soton (puit de Soton), dans les Asturies, le 15 juin.
Vidéo postée sur Facebook par Elena Gutierrez Gonzalez.
 
Lundi 18 juin, déclaré journée de grève générale, 50 000 mineurs ont défilé à Langreo, dans les Asturies, et 10 000 dans la ville de Leon, selon les syndicats. Des barricades ont par ailleurs été érigées sur plusieurs routes par les mineurs pour bloquer la circulation. 
 
L’administration de la province a, de son côté, exhorté le gouvernement central à revoir à la baisse les coupes budgétaires prévues.
Contributeurs

"Nous sortons pour défendre nos droits, nous ne sommes pas des délinquants"


Alberto (pseudonyme), 39 ans, est un mineur gréviste du puit de Santiago Aller Mineur depuis 15 ans. Il travaille depuis 5 ans pour l’entreprise d’exploitation minière Hunosa.
 
Pendant les années 1980, dans la zone minière où je vis, il y avait 15 mines qui faisaient vivre des milliers de familles. Aujourd’hui, il n’en reste plus que deux.
 
Ici, presque 95 % des employés des entreprises minières sont syndiqués et tous participent en ce moment aux manifestations. À Hunosa, nous sommes en grève pour une durée indéterminée depuis le 29 mai. Tous les jours, on arrive à 7 heures du matin sur notre lieu de travail. Nos délégués syndicaux nous informent alors de ce qu’il s’est passé la veille, mais aussi des assemblées prévues et des actions à mener, qui peuvent être des manifestations ou des blocages de routes.
 
Barrage de route cette semaine par les mineurs du puit de Santiago. Photo prise par notre Observateur.
 
“Au début, on manifestait à visage découvert, mais à mesure que les choses se sont envenimées, les manifestants ont commencé à se cacher le visage”
 
Très rapidement, la police a adopté une attitude particulièrement répressive et violente à l’égard de notre mouvement. Nous sortons pour défendre nos droits, nous ne sommes pas des délinquants et, pourtant, les forces de l’ordre nous traitent comme tel. L’exemple le plus évident est la manifestation pacifique qui s’est tenue à Madrid  [le 31 mai, NDLR] pendant laquelle les forces de l’ordre nous ont encerclés d’une manière très provocatrice, ce qui a fait monter la tension avec les manifestants [des policiers ont été blessés par des jets de pierres, de bouteilles et des éclats de pétards, selon les autorités, et des groupes radicaux ont été accusés de participer aux violences].
 
Le pozo de Santiago au 17e jour de grève. Photo prise par notre Observateur.
 
“Tous les jours, les mineurs prennent des risques dans leur métier, on est habitué au danger”
 
Nous utilisons des techniques pacifiques et s’il arrive que, parfois, ça dérape, c’est de manière involontaire car nous n’avons jamais voulu causer de tort ou blesser qui que ce soit [le passager d’un train a été blessé la semaine dernière lorsque la rame a heurté des bûches posées sur la voie par des manifestants, NDLR]. Pour autant, il faut bien répondre quand nous sommes réprimés de manière abusive par la police. Mais le gouvernement ne nous laisse pas d’autre choix. Il est en train de détruire tout ce que nous avions mis en place dans la cadre du plan général minier de 2006-2012 [un plan qui envisageait, notamment, le développement d’activités “hors mine” dans les régions sinistrées pour compenser les pertes d’emploi et dont la réalisation est compromise par les coupes budgétaires, selon les manifestants].
 
Il y a eu des blessés des deux côtés, mais nous n’avons pas peur. Tous les jours, les mineurs prennent des risques dans leur métier, on est habitué au danger. Au début, on manifestait à visage découvert mais à mesure que les choses se sont envenimées, les manifestants ont commencé à se cacher le visage [avec des cagoules et des foulards], même si nous savons pertinemment que nous sommes tous fichés et surveillés par la police, notamment via nos plaques d’immatriculation et des écoutes téléphoniques.
 
"Des camarades ont choisi de faire la grève sous terre, c’est très dangereux mais c’est un moyen de mettre la pression sur le gouvernement"
 
Des camarades ont choisi, quant à eux, de faire la grève sous terre. C’est un autre moyen de pression sur le gouvernement, car c’est effectivement dangereux de rester en sous-sol. Ils sont à 600 mètres de profondeur avec une température de 25°C et 85 % d’humidité, tout ça dans 12m2. C’est très dur pour eux.  
Après 19 jours sans travailler, nous sommes plus fatigués et accablés que jamais. Les dépenses de chaque gréviste restent les mêmes alors que l’argent ne rentre plus. Pourtant, il faut bien nourrir nos enfants chaque jour et payer nos maisons. Cette situation contribuera certainement à la radicalisation du mouvement. 
 
Barrage de route, cette semaine, par les mineurs du puit de Santiago. Photo prise par notre Observateur.
 
Ici, il n’y a que les mines qui nous font vivre. De rares fonds avaient été créés dans le but d’aider à la création d’un nouveau tissu industriel, mais les autorités n’ont pas su les utiliser intelligemment. L’argent a été dépensé sans que cela ne serve en rien à fournir une alternative pour les mineurs.
 
Le secteur minier avait réussi à obtenir au niveau européen la signature d’accords d’aides mais, à cause de la crise, ces accords ne sont tout simplement plus respectés. Sans toutes ces subventions, on va devoir fermer. Sans mine et sans alternative, la région des Asturies va inévitablement plonger dans la dépression.
 

Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.



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