Massacre de Deir Baalba, à Homs : un survivant témoigne

Des cadavres enterrés à la chaîne à Deir Baalba, Homs.
 
En Syrie, les découvertes macabres se succèdent. Aujourd’hui, les projecteurs sont tournés vers un village près de Hama, où un massacre est en cours. Mais des images d'une autre tuerie, perpétrée à Homs au mois d'avril, nous ont été envoyées ce jeudi par nos Observateurs de la ville.
 
Ce massacre a été commis entre le 7 et le 24 avril 2012, période durant laquelle l’armée contrôlait le quartier de Deir Baalba, situé dans le nord-est de la ville de Homs. Les militants de l’opposition, basés dans les quartiers voisins, avaient rapporté à l’époque l’exécution de plusieurs personnes. Mais seulement après le retrait de l’armée et l’ampleur du désastre découverte. Selon les activistes, près de 200 personnes auraient été tuées par les forces de sécurité et les "chabbihas", les milices du pouvoir. Des victimes qui, d’après des habitants de ce quartier, ont été égorgées ou exécutées par balle.
 
L’un de nos plus anciens Observateurs à Homs nous a mis en contact avec à un des habitants de Deir Baalba. Ce dernier a pu retourner dans son quartier après le massacre, ainsi qu’une autre personne affirmant avoir a été laissée pour morte après la tuerie. Ces témoignages ne peuvent toutefois pas être vérifiés indépendamment. Aucun journaliste étranger n’est en effet autorisé à se rendre dans la ville de Homs.
 
Contributeurs

"Les murs portaient les traces des rafales de balles et il y avait du sang séché devant les maisons"

Abou Khaled est un militant de Homs, proche de l’armée libre syrienne (ASL).
 
Pendant toute la période où l’armée occupait Deir Baalba, mes camarades et moi sommes restés à la périphérie du quartier. Nous réussissions parfois à y entrer de nuit pour savoir ce qui se passait. Nous savions donc qu’il y avait eu des morts.
 
Dès que l’armée s’est retirée [il y a toutefois encore des zones de ce quartier tenues par l’armée], nous sommes revenus à Deir Baalba. Les traces de l’opération menée par l’armée étaient visibles dans les rues et sur les bâtiments : les maisons étaient détruites par les bombardements ou les incendies, les murs portaient les traces de rafales et il y avait du sang séché devant les maisons et dans les étables, là où la plupart des tueries ont été perpétrées [comme Baba Amr, Deir Baalba se situe à l’extrêmité de la ville de Homs].
 
Évidemment, on a tout de suite compris ce qui s’était passé. Mais nous n’avions pas de preuves. Les sages des comités de pacification nous ont alors contactés. Ces comités sont composés de vieux cheikhs de la ville qui jouent parfois les intermédiaires entre le pouvoir et l’opposition, notamment l’Armée syrienne libre. Ils nous ont dit que  juste avant de quitter Deir Baalba, des membres de l’armée régulière étaient venus les voir pour leur demander de venir, avec des camions et du matériel, pour enterrer des cadavres. Ce sont eux qui ont filmé les cadavres et l’enterrement avec leurs portables. Ils nous on dit avoir vu des corps décapités et des cadavres calcinés. Ils disent que des femmes ont même eu les mains coupées afin de leur voler leurs bijoux.
 
Il n’a pas été facile de récupérer ces vidéos. Ceux qui ont procédé à l’enterrement sont les seuls à avoir vu les cadavres. Si les vidéos filtraient, les militaires sauraient automatiquement à qui s’en prendre. Du coup, on s’est engagés à assurer la sécurité de ceux qui ont filmé. Et ça a pris du temps. 

"L’un d’eux a dit à son camarade qui égorgeait les habitants : ’On ne va pas y passer la journée, on finit le reste par balles’"

Iyad est un habitant de Deir Baalba. Il dit avoir assisté à la mort d’une trentaine de personnes et avoir été lui-même laissé pour mort.
 
J’habitais la partie nord de Deir Baalba avec ma mère, ma sœur et trois de mes frères. Un gradé de l’armée est venu nous voir le 8 avril dans le quartier. Il nous a dit qu’ils étaient là pour nous protéger et nous a demdandé de ne pas quitter nos maisons. On ne voulait pas de problèmes avec l’armée, alors on a obtempéré. Quelques heures plus tard, des membres des forces de sécurité et des "chabbihas" sont arrivés. Ma mère, ma sœur et mon plus jeune frère ont été emmenés. Je ne sais toujours pas où ils se trouvent aujourd’hui, ni même s’ils sont vivants.
 
Les forces de sécurité et des "chabbihas" ont ensuite amené un camion et nous ont demandé, à mes frères, mes cousins, des voisins et moi, de mettre nos affaires à bord. Ils ont vidé nos maisons. Puis ils nous ont rassemblés dans une étable, on était une trentaine, et ils ont commencé à égorger. Ils ont tué ainsi une douzaine de personnes. L’un d’eux a dit à son camarade : ‘On ne va pas y passer la journée, on finit le reste par balles’. Ils ont alors tiré sur nous. Par chance, la balle que j’ai reçue dans le dos ne m’a pas tué. Comme je suis tombé à terre avec les autres, j’ai été couvert par les cadavres et ils ont pensé que j’étais mort. Je me rappelle qu’au moment où les membres des forces de sécurité quittaient l’étable, j’ai entendu l’un d’eux demander à son camarade s’il avait fini de "brûler les autres".
 
Les deux jours suivant, je suis rentré dans la maison pour boire de l’eau et essayer de joindre par téléphone mon cousin qui est enrôlé dans l’ASL. Je revenais toujours à l’étable de peur d’être repéré par les "chabbihas" ou les forces de sécurité qui étaient dans les rues voisines. Finalement, un autre membre de l’ASL a répondu. Ils m’ont demandé de me faufiler entre les maisons et de traverser les champs d’oliviers qui se trouvent à l’extrémité de la ville. L’ASL avait quitté le quartier de Deir Baalba quelques jours avant l’arrivée de l’armée régulière. Elle était basée à la sortie nord de Homs, dans des fermes. J’ai obéi et, comme convenu, les soldats de l’ASL m’ont récupéré dans les champs d’oliviers. Ils m’ont transporté dans un hôpital de fortune à Rastan [20 kilomètres au nord de Homs] où j’ai reçu des soins. Aujourd’hui je vais mieux, mais la balle est toujours dans mon corps [Ilyad nous a montré un impact de balle sur son dos]."
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.


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