Les manifestants de la place Tahrir, chiens de garde de la démocratie ou "minorité absurde" ?

Capture d'écran d'une vidéo montrant une manifestation place Tahrir, lundi 4 juin. Sur la pancarte, un manifestant a écrit : "À bas le prochain président !".
 
Depuis le verdict du procès de l’ancien président égyptien Hosni Moubarak, la place Tahrir, au Caire, ne désemplit pas. Les manifestants dénoncent une justice aux ordres de l’armée et demandent l’annulation du 2e tour de l’élection présidentielle, auquel participe un ancien Premier ministre de Moubarak. Mais tout les Égyptiens ne sont pas solidaires de cet énième mouvement de contestation.
 
L’ancien président égyptien ainsi que son ministre de l’Intérieur, Habib el-Adly, ont été condamnés samedi 2 juin à une peine de prison à vie pour avoir donné l’ordre de tuer des manifestants lors de la révolution égyptienne, entre le 25 janvier et le 11 février 2011. Six anciens hauts responsables du ministère de l’Intérieur ont toutefois été acquittés le même jour, faute de preuves. De même pour les deux fils de Moubarak : les faits de corruption qui leur sont reprochés ont été déclarés prescrits.
 
Manifestation place Tahrir samedi, jour du verdict.
 
Cette condamnation met de l’huile sur le feu à quelques jours du second tour de l’élection présidentielle, qui se tiendra les 16 et 17 juin prochains. Un scrutin qui opposera le militaire Ahmed Chafik, dernier Premier ministre de Moubarak, au candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi. Tandis que ce dernier faisait une brève apparition, samedi, sur la place Tahrir, pour soutenir les manifestants, Chafik a, lui, déclaré que, quelles qu’elles soient, les décisions de la cour devaient être respectées.
 
De leur côté, Hamdeen Sabahi, Abdel Monem Aboul Foutouh et Khaled Ali, trois candidats malheureux du premier tour de la présidentielle, se sont rendus hier place Tahrir pour condamner le jugement et appeler au boycott du deuxième tour des élections.
 
D'autres villes ont également manifesté dimanche, comme ici à Tanta, au nord du Caire...
 
...ou encore ici, à Mansoura, à 120 km du Caire.

"Comment est-il possible de ne pas punir ceux qui ont appliqué les ordres ?"

Sanaa Youssef est comptable. Elle a manifesté au Caire et à Suez.
 
Le jugement prononcé samedi est aberrant. Si Adly a été condamné à perpétuité pour avoir donné l’ordre de tuer des manifestants, comment est-il possible de ne pas punir ceux qui ont appliqué ses ordres ?
 
Ce verdict a été rendu alors que des manifestations étaient déjà organisées à Tahrir pour demander l’application de la loi d’isolement politique qui interdit aux caciques du régime de se présenter aux élections. Un mouvement dont l’objectif est d’invalider la candidature de Chafik. Du coup, les slogans ne concernaient pas seulement le procès, ils condamnaient plus généralement le retour de l’ancien régime. Beaucoup de manifestants comptent boycotter les élections car ils rejettent tout ce qui est organisé par le Conseil suprême des forces armées, l’organe militaire qui assure la transition depuis la chute de Moubarak.
 
Les contestataires de la place Tahrir viennent de différents bords. Il y a des révolutionnaires, mais aussi des islamistes et des anti-Chafik. Il y en a qui ont voté Aboul Foutouh au premier tour [le candidat islamiste arrivé en 4e position, NDLR], d’autres Sabahi [le candidat socialiste]. Certains manifestent pour la première fois. Parmi eux, il y a des gens qui avaient pour l’instant toléré les débordements du conseil militaire, et même parfois reproché aux contestataires leur impatience, mais qui ont été déçus par le verdict.
 
Bien que je sois également déçue par ce verdict, la situation actuelle me redonne de l’espoir. Au lendemain du premier tour, nous étions désespérés de devoir choisir entre un militaire de l’ancien régime et un islamiste. Aujourd’hui, les regards sont à nouveau braqués sur Tahrir. Ces manifestations montrent qu’une troisième voie est possible.

"Les contestataires doivent comprendre qu’ils ne sont qu’une minorité non représentative de l’ensemble de la population"

 
Mohamed Adel a fondé l’association "Garantis tes droits", qui a participé à l’observation du premier tour du scrutin.
 
Les manifestants font preuve de beaucoup de naïveté en pensant influencer la machine politique ou judiciaire égyptienne en descendant sur la place Tahrir. La justice se base sur des preuves, non sur les émotions ou la mobilisation de la rue. Je comprends qu’on puisse trouver illogique la condamnation d’Adly et l’acquittement de ses collaborateurs. Mais si le juge ne détient aucun document, aucune preuve concrète pour les condamner, comment peut-il faire autrement ?
 
Par ailleurs, je trouve la voie de la contestation absurde quand on a les moyens de changer le pays par la voie démocratique, d’autant plus que les observateurs internationaux ont affirmé que les élections se sont déroulées de manière régulière et transparente. Les candidats du premier tour qui se sont rendus hier à Tahrir ne sont que de mauvais perdants : ils appellent à boycotter le deuxième tour de scrutin jusqu’à ce que la loi de l’isolement politique [qui interdit aux responsables politiques des gouvernements de Moubarak de se présenter aux élections] s’applique à Chafik. Mais ce n’est que maintenant qu’ils exigent cela car, avant, ils espéraient être au 2e tour à sa place.
 
Les contestataires doivent comprendre qu’ils ne sont qu’une minorité non représentative de l’ensemble de la population. Même 2 millions de manifestants, ce n’est rien pour un pays qui en compte plus de 80 millions. Ce qu’ils font tient plus du show médiatique que de l’action politique. Ils sont là à parler de réforme juridique et de la fin du régime militaire, mais ils n’ont aucun projet politique concret. D’ailleurs, les Égyptiens expatriés ont déjà commencé à voter pour le deuxième tour et les élections auront bel et bien lieu. Ils ne font que perdre leur temps et nous font perdre le nôtre.


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