Touche pas à ma fresque : un combat de citoyens salvadoriens pour préserver leur art et leur histoire

Photo publiée sur le groupe Facebook “Indignados por el Mural”.
 
Le 1er janvier dernier, la célèbre peinture murale de la façade de la cathédrale métropolitaine de San Salvador, capitale du Salvador, a été retirée sur décision de l’Église. La disparition de "L’harmonie du peuple", perçue comme un symbole de paix dans un pays encore traumatisé par douze ans de guerre civile, a choqué beaucoup de Salvadoriens et déclenché un mouvement de protestation inédit.
 
Pour les Salvadoriens, la cathédrale de San Salvador est un des principaux lieux de mémoire de la guerre civile qui, entre 1979 et 1992, a fait plus de 70 000 morts. Car en mai 1979, l’un des massacres les plus sanglants de l’histoire de ce pays a été commis devant l’édifice religieux. La cathédrale abrite par ailleurs la tombe d’un archevêque très respecté en son temps, Oscar Romero, assassiné en 1980 sur ordre du gouvernement. Et c’est aussi dans cette cathédrale que les discussions de paix entre le gouvernement et mouvement de guérilla marxiste du FMLN (en français, le Front Farabundo Martí de libération nationale, devenu parti politique en 1992) ont débuté. Alors, quand en 1997 les autorités ont décidé de reconstruire la cathédrale, en partie détruite pendant la guerre civile, elles ont chargé un artiste de renom, Fredando Llort, de réaliser une fresque murale sur sa façade.
 
Photo de la fresque en détail publiée sur le groupe Facebook  “Exigimos el regreso del mural de catedral”.
 
En décembre dernier, l’Église catholique a décidé d’entreprendre des travaux de rénovation. Mais alors même que la fresque était en passe d’entrer au patrimoine national, les autorités religieuses ont décidé de la retirer. Mécontents, des centaines de Salvadoriens ont immédiatement afflué devant la cathédrale. L’Église s’est justifiée en expliquant que les carreaux de la fresque représentaient un risque pour les piétons car la colle sensée les maintenir s’effritait. L’excuse avancée par l'Église n'est pas passée auprès des riverains. Finalement, les responsables religieux ont admis que la peinture avait été retirée parce qu’elle comportait des symboles maçonniques.
 
Ces arguments n’ont pas calmé la fronde. Des centaines de Salvadoriens avaient mis la main à la poche pour aider au financement des 2 700 carreaux de la fresque lors de sa réalisation en 1997. Alors, chaque semaine depuis début janvier, des dizaines de personnes se réunissent sur le parvis de la cathédrale où elles exposent toutes sortes d’objets fabriqués aux couleurs de la fresque. 
 

 
"Nous voulons notre mur" Photo publiée par Mario Saavedra sur Facebook. 
Contributeurs

"La cathédrale ressemble désormais à ce qu’elle était pendant la guerre : un bloc de béton gigantesque sans couleur"

Oscar Jiménez est un artiste de La Palma. Il y a 15 ans, il fût l’un des assistants de Fernando Llort, auteur de la peinture murale.
 
Cette fresque était une représentation artistique de la société du Salvador. Ses couleurs très vives parlaient d’humanité, de travail, de famille, de foi et d’harmonie. Beaucoup de gens ne comprennent toujours pas sa destruction. Non seulement Llort est l’un des artistes les plus célèbres du pays, mais cette œuvre était l’un des rares exemples d’art public en Amérique latine.
 
Nous avons très vite compris que l’archevêque n’avait pas de vraies raisons objectives pour détruire la fresque. Ses explications étaient tirées par les cheveux et tout simplement illogiques. Les dessins représentaient la Cène [Une référence biblique qui symbolise le dernier repas du Christ], la colombe de la paix, les anges gardiens. Bref, rien de maçonnique.
 
Pour beaucoup de gens, en perdant sa façade colorée, la cathédrale a perdu son âme. Elle ressemble à ce qu’elle était pendant la guerre : un bloc de béton gigantesque sans couleur.
 
Il est impossible de refaire cette fresque, alors on essaie de ne pas l’oublier en venant manifester devant la cathédrale. Nous avons encore besoin de nous souvenir du message qu’elle portait parce que notre pays est encore loin d’être en paix [Le Salvador connaît le taux d’homicides le plus élevé du monde, avec 66 meurtres pour 100 000 habitant, selon les Nations unies].
 
 
"Tuer l'art et mentir sont des péchés". 
 

 
Une tapisserie réalisée pendant la semaine de Pâques. Photo publiée pendant la semaine de Pâques sur Twitter par Ana Canizalez.
 
Des gâteaux ont aussi été fabriquées en mémoire de la fresque. Photo publiée par Teresita Gavidia sur Facebook. 
Ce billet a été réalisé par Andrés Bermúdez Liévano, journaliste freelance. 


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