Aux bombes de l’armée, des Syriens répondent par des bombes de peinture

Affiche de la "semaine des graffitis de la liberté" publiée sur le blog Kebreet.
 
Que ce soit en Tunisie ou en Egypte, depuis le début du printemps arabe, les graffitis ont permis aux jeunes révolutionnaires d’exprimer pacifiquement le rejet du pouvoir en place. Et désormais, ce sont les jeunes Syriens qui prennent le relais, avec beaucoup d’ingéniosité et parfois au péril de leur vie.
 
La "semaine des graffitis de la liberté" se tient du 14 au 21 avril en Syrie, mais aussi dans tous les pays du monde arabe. Lancée sur les réseaux sociaux par un Syrien en exil en contact avec des activistes sur place, la campagne invite tout le monde à participer, graffeurs ou pas. Les organisateurs ont même mis à la disposition des internautes des tutoriaux et des pochoirs à imprimer.
 
Plusieurs villes syriennes ont déjà commencé à relever le défi. Des graffitis ont également vu le jour en Tunisie et en Palestine. Les organisateurs s’attendent à ce que d’autres pays rejoignent très prochainement le mouvement, notamment l’Egypte et le Liban, où certains graffeurs professionnels avaient déjà exprimé récemment et en peinture leur soutien au peuple syrien.
 
Fiche partagée sur Facebook pour indiquer aux intéressés comment graffer dans la rue sans se faire repérer.

"Le choix des graffitis vise à se démarquer du discours violent ambiant. Un discours qui a même été adopté par une partie de l’opposition"

Tarek Alghorani, activiste et ancien prisonnier syrien, est à l’origine de cette initiative. Il a fui son pays en janvier dernier pour s’installer en Tunisie.
 
L’idée de consacrer une semaine aux graffitis a d’abord vu le jour en Egypte le 13 janvier 2012. Les artistes graffeurs avaient baptisé leur initiative "la semaine du graffiti violent". Cette activité est interdite en Egypte et peut être punie d’une peine allant jusqu’à trois ans de prison. Une campagne similaire a ensuite été lancée au mois de mars en Iran où les graffeurs ont peint les visages des morts de la "révolution verte" [vague de protestation post électorale qui a eu lieu après la réélection jugée frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009].
 
J’ai cherché à contacter les organisateurs dans les deux pays. Je leur ai posé plein de questions et ils m’ont suggéré l’idée des tutoriaux pour rendre l’exercice accessible à tous. En tant que cyber activiste, je pense qu’il est important que les mobilisations en ligne se concrétisent sur le terrain. La dimension artistique du projet m’a également intéressé : les Syriens utilisaient déjà des bombes à spray pour laisser des messages sur les murs mais là ce n’est plus seulement de l’écriture mais de la création.
 
"La nature des moyens que nous employons pour défendre notre cause sera déterminante pour l’avenir du pays après la chute du régime"
 
Après avoir parlé avec d’autres activistes en Syrie, nous avons décidé de lancer cette campagne dans tout le monde arabe. À l’inverse des Egyptiens, nous avons préféré parler de "graffitis pour la liberté". Parler de violence est déplacé dans le contexte syrien. Et le choix des graffitis vise justement à se démarquer du discours violent ambiant. Un discours qui a même été adopté par une partie de l’opposition qui a appelé à l’armement de l’armée syrienne libre (ASL). Nous considérons qu’un soulèvement armé comme celui de la Libye débouchera fatalement sur un échec. La nature des moyens que nous employons pour défendre notre cause sera déterminante pour l’avenir du pays après la chute du régime.
 
Tutorial publié sur la page Facebook de la campagne.

"Il y en a toujours un qui monte la garde, muni de son téléphone portable. Au moindre risque, il nous appelle et nous nous empressons de partir"

Ahmed Abdullah est un activiste qui fait partie d’un mouvement révolutionnaire non-violent appelé "Iyam Al Hourriyé" (Les jours de la liberté). Il habite Damas et a dessiné des graffitis avec ses camarades à Kafr Sousseh, un des quartiers de la capitale syrienne.
 
Les méthodes que nous employons pour dessiner ces graffitis dépendent de la situation dans chaque ville. À Damas par exemple, la première difficulté consiste à se procurer les bombes de peinture car les commerçants nous demandent notre carte d’identité pour l’achat de ces produits. Du coup, nous essayons de nous adresser à ceux en qui nous avons confiance ou nous chargeons une personne étrangère à notre mouvement de nous en acheter, des personnes complices mais qui ne peuvent être soupçonnées de faire des graffitis.
 
 
Nous avons également eu l’idée de demander à des menuisiers en qui nous avons confiance de nous confectionner des planches avec les motifs des pochoirs. Car suivre les tutoriaux prend du temps et à force d’utiliser le papier cartonné et plastifié comme indiqué, les motifs s’usent.
 
"Graffer à Damas nous permet de nous adresser à ceux qui n’osent pas encore rejoindre le mouvement"
 
Nous agissons de nuit et de préférence dans les quartiers très peu éclairés ou carrément pendant les coupures d’électricité. Et évidemment dans les endroits où la police patrouille le moins. Tout ce travail de repérage se fait quelques jours avant nos actions. Le groupe qui effectue l’opération ne doit pas compter plus de quatre personnes : pour ne pas attirer l’attention mais aussi pour que nous puissions fuir plus facilement si jamais la police nous tombait dessus. Pour éviter que cela n’arrive, il y en a toujours un parmi nous qui monte la garde quelques mètres plus loin, muni de son téléphone portable. Au moindre risque, il nous appelle et on déguerpit.
 
À Damas, nous avions déjà organisé certaines actions comme peindre les bustes de Hafez al-Assad [le père de Bachar] de rouge pour évoquer le sang des victimes. Et les graffitis sont pour nous un nouveau moyen de s’adresser à la partie de la population qui n’ose pas rejoindre le mouvement. Des gens peuvent prendre peur en entendant la violence de certains messages diffusés par l’opposition, comme l’appel aux armes ou à la mort de Bachar. Alors nous espérons qu’elles seront sensibles à notre démarche pacifique et artistique.
Graffitis au Golan.
 
A Lattaquié
 
Bachar al-Assad peint en Hitler au centre-ville de Tunis.
 
"Arrêtez le massacre", ici sur le rideau métallique de la compagnie aérienne syrienne à Tunis.


Fermer