Un bidonville évacué, des milliers de sans-abri, un enfant mort… et pas grand monde pour s’y intéresser

 
Des milliers de personnes ont été évacuées, la semaine dernière, d’un bidonville de Dhaka, au Bangladesh. Elles vivent aujourd’hui dans la rue, sans eau courante et sans abris contre la pluie. Face à ce drame, le gouvernement n’a prévu aucune aide au relogement et les médias locaux s’indignent… que ces pauvres gens bloquent la circulation en manifestant.

Le 14 avril, des bulldozers sont venus raser une partie de l’immense bidonville de Karail. La décision de la justice remonte au mois de janvier dernier, mais les habitants n’ont été prévenus que la veille, par mégaphone, qu’ils devaient quitter les lieux. La plupart ont été pris par surprise et un enfant est mort sous les décombres. Selon les ONG locales, les autorités avaient annoncé aux habitants que, dans un premier temps, seules les maisons placées sur le bord de la route seraient détruites alors que, finalement, une portion bien plus importante du bidonville a été rasée. Sur les 300 000 habitants de Karail, 4 000 à 5 000 ont, pour l’instant, été évacués. Certains vivaient là depuis plus de 30 ans. L’évacuation de ce terrain a été demandée par l’État qui souhaite y construire un pôle dédié aux nouvelles technologies.

Après l’évacuation, les habitants du bidonville ont organisé une manifestation qui a bloqué le trafic automobile vers l’aéroport. Les autorités ont donc décidé d'arrêter provisoirement la destruction du bidonville, sans annoncer quand elles reprendraient le chantier.
 
 
Des habitants du bidonville tentent de récupérer quelques effets personnels alors que les bulldozers détruisent leurs habitations, le 4 avril.
Contributeurs

"Les médias locaux n’ont retenu que le fait qu’ils ont bloqué la circulation en manifestant"

 Korvi Rakshand est le fondateur de Jaago, une organisation qui milite pour l’éducation des enfants du bidonville de Karail.

Dès que j’ai appris la nouvelle, je me suis précipité à Karail. Mais les bulldozers étaient déjà passés. Les habitants m’ont dit qu’un enfant d’un an et demi avait été tué [écrasé sous les décombres], donc je me suis rendu chez lui pour voir sa famille. J’ai appris que son père était marchand de fruits et qu’il était reparti dans son village d’origine avec sa femme pour enterrer l’enfant. Les résidents m’ont aussi parlé de quatre autres enfants portés disparus : aucun n’a, pour l’heure, été retrouvé.

Beaucoup pensaient que leurs habitations ne seraient pas affectées, donc ils sont allés au travail comme tous les jours. Mais à leur retour, tout était détruit. Ils étaient complètement désemparés. La moitié d’entre eux a essayé de protéger le peu de choses qui lui restait, l’autre moitié a spontanément organisé une manifestation silencieuse. Les médias locaux ont à peine évoqué cette histoire, si ce n’est pour dire que les manifestants ont bloqué la circulation, empêchant des étudiants de passer leurs examens. Mais ce qu’ils oublient, c’est qu’à Karail, il y avait aussi de nombreux étudiants, et que ces derniers ont des problèmes autrement plus importants : ils n’ont plus de toit au-dessus de leur tête.

“C’est inhumain de les chasser sans même un plan pour les reloger”

Certains ont pu se reloger chez des proches dans les zones non détruites du bidonville. Mais la très grande majorité d’entre eux est désormais à la rue. Ces derniers jours, avec d’autres organisations, on a réussi à nourrir plusieurs milliers de ces sans-abri et à collecter des médicaments pour soigner ceux qui tombent malades à cause de la pluie. D’autres organisations installent des tentes et offrent une assistance juridique gratuite. Mais quand on aura épuisé nos ressources, ces gens retourneront mendier et voler dans la ville.  

Certains se plaignent des activités criminelles dans le bidonville, notamment le trafic de drogue. C’est effectivement le cas, comme dans beaucoup de communautés frappées par la pauvreté. Des réseaux mafieux font même payer des loyers aux habitants. Mais ces pauvres gens font aussi vivre la ville, ils sont chauffeurs de taxi, agents de nettoyage, gardiens, vendeurs ambulants, etc. Le gouvernement n’a pas l’air de comprendre que ces personnes ont des emplois et ne peuvent pas rentrer du jour au lendemain dans leur village. Nous avons besoin d’eux. C’est inhumain de les chasser sans même avoir un plan pour les reloger. C’est ce type de politique qui produit davantage de criminalité.
 
Les habitants évacués font la queue pour un peu de nourriture. 
 

 
Aide médicale aux habitants du bidonville. Photos : Korvi Rakshand.

Commentaires

inadmissible

Bonjour,
Je fais partie d'un master en gestion des désastres à Copenhague au Danemark. L'un de nos modules - identification des risques de catastrophes - s'est déroulé à Dhakka en février dernier et l*un de nos groupes était justement dans ce bidonville Korail. Je viens de leur passer ce lien et ils sont tous choqués. Le résultat de leur évaluation était précisément que le premier danger redouté par les habitants de Korail, bien loin devant les inondations les incendies et cyclones, est bien l'expulsion par la force par les autorités...

C'est une véritable honte pour l'état et la ville de Dhaka de traiter ses citoyens de la sorte, c'est d'autant plus révoltant quand on sait que de nombreux politiciens et hommes d'affaires locaux profitent des ces bidonvilles en demandant des loyers, taxant l'électricité l'eau et le gaz !!!! jusqu'au moment ou un acheteur se présente pour le terrain et là oust! tout le monde dégage...Bien sur ils vous diront que c'est indispensable pour le développement du pays et que de toutes façons ils occupent le terrain illégalement...

Dacca slums

C'est exactement ce qui se passe en Inde et ailleurs, la plus grande vulnérabilité est la question du droit de tenure.
D'autant que ce non droit entraîne aussi un manque d'investissement des familles dans leurs habitations (puisqu'elles sont appelées à être détruites à n'importe quel moment...).
Alain Durand-Lasserve traite merveilleusement cette problématique, je vous conseille ses articles.

Linda.B



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