Le mouvement séparatiste du sud du pays, entre espoirs et désillusions

Des manifestants à Aden arborant le drapeau de la République du Sud et le portrait d'Ahmed Darwish, un prisonnier politique séparatiste mort en prison.
 
Alors que le slogan du nouveau président élu est de "bâtir un nouveau Yémen", les séparatistes du sud du pays continuent de manifester régulièrement pour demander l’indépendance. La révolution aurait-elle été porteuse d’espoirs déçus pour ce mouvement autonome ? Probablement, selon nos Observateurs.
 
Les manifestants séparatistes ont défilé pacifiquement, le 29 février, dans le quartier de Khormaskar à Aden, principale ville du sud du Yémen. Brandissant des drapeaux de l’ancienne République du Sud, rattachée au nord depuis 1990, ils ont souhaité exprimer leur soutien aux habitants d’un camp d’autonomistes situé dans le quartier de Mansoura, à Aden, démantelé quelques jours plus tôt par l’armée yéménite. L’assaut militaire s’était soldé par plusieurs heures d’échanges de tirs qui avait fait un mort et trois blessés.
 
Manifestation du 29 février.
 
Des membre armés du mouvement séparatiste avaient, par ailleurs, perturbé le déroulement de la présidentielle anticipée, remportée par le candidat unique Abd Rabbo Mansour Hadi, le 21 février dernier. Une vingtaine de bureaux de vote avaient alors été fermés.
 
Après le rattachement du sud au nord en 1990, une guerre civile avait éclaté en 1994 entre les sécessionnistes armés du sud et les forces du nord. Elle s'est conclue par la victoire du nord, qui a marqué la réunification finale du pays. Depuis, les regains de tensions sont réguliers avec les groupes armés locaux. En 2007, un mouvement séparatiste civil a par ailleurs été créé : le Mouvement du Yémen du Sud, lequel tente de mettre en avant une lutte pacifiste pour l’autonomie.
Contributeurs

"Certains séparatistes pensaient que la chute de Saleh signifierait automatiquement l’acquisition de l’autonomie pour le sud"

Shafii Al’abd est membre du Mouvement du Yémen du Sud.
 
Le mouvement séparatiste, implanté dans la région, s’est divisé pendant la période de contestation. Une partie a rejoint le mouvement de protestation, en scandant les mêmes slogans anti-gouvernement que les Yéménites du nord. Ils tenaient l’ancien président Ali Abdallah Saleh pour responsable de la guerre civile de 1994, entre le nord et le sud. Certains pensaient aussi que la chute de Saleh signifierait automatiquement l’acquisition de l’autonomie pour le sud. Or, tous les jeunes révolutionnaires du pays ne sont pas favorables à l’indépendance du sud. Au contraire, la majorité est même contre la séparation et préfèrent parler de "réformes".
 
Une autre partie, plus radicale et plus nombreuse, a continué de manifester pour l’indépendance et en dehors du mouvement révolutionnaire yéménite. Leur refus de rejoindre la révolte populaire est symptomatique du rejet de tout ce qui vient du nord.
 
Personnellement, je ne suis pas forcément pour l’autonomie totale, mais je pense que c’est à la population du sud de décider de son sort. En novembre dernier, la partie la plus modérée du mouvement, dont je fais partie, s’est réunie au Caire pour avancer une solution. Nous proposons de repenser les conditions d’unification de 1990 et appelons à la formation d’un Etat fédéral. Il faudrait ensuite, au bout de cinq ans, soumettre un référendum à la population du sud pour savoir si elle est satisfaite de ce nouveau statut.
 
Pour atteindre nos objectifs, nous misons surtout sur la mobilisation des jeunes de la révolution [la partie des manifestants anti-Saleh qui ont refusé de soutenir les partis politiques ayant rejoint la Rencontre collective et qui continuent de manifester] sensibles à notre cause, car ce n’est pas avec le système de Saleh, qui est toujours en place, que cela pourra se faire."
 
 

"Les leaders du mouvement séparatiste ne sont plus représentatifs de la population du sud"

Mugahed est étudiant en pharmacie à l’université d’Aden.
 
Les habitants du sud ont été des acteurs de premier plan de la révolution yéménite. Il faut se souvenir que la première victime du soulèvement contre Saleh est tombée à Aden. J’étais présent à la première manifestation contre le régime et je peux vous dire qu’il n’y avait aucun drapeau de la République du Sud. Les membres du mouvement étaient pourtant bien présents, mais avaient unifié leurs revendications avec le mouvement révolutionnaire du reste du pays : liberté, égalité, justice… Ce n’est que six mois plus tard que les leaders du Mouvement du Yémen du Sud, pensant que la révolution ne mènerait nulle part, ont abandonné les révolutionnaires et sont revenus à leur ancien discours autonomiste.
 
Ce changement de position du Mouvement du Yémen du Sud n’a pas été apprécié par la population du sud, qui l’a interprété comme une absence de ligne directrice. Non seulement ils sont un peu déconnectés de leurs bases depuis, mais de plus le fait qu’ils soient financés par des Yéménites expatriés - dans les pays du Golfe, en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis -, comme c’est le cas du propriétaire de la chaîne séparatiste Aden Live TV, donne l’image d’un mouvement en décalage avec la réalité du terrain.
 
Je pense que les leaders du mouvement séparatiste ne sont plus représentatifs de la population du sud. Il est vrai que les habitants du sud continuent de manifester pour l’autonomie [comme le 29 février], mais c’est leur façon de se faire entendre par le nord. Ils placent très haut la barre de leurs revendications, pour être sûrs d’obtenir quelque chose. Mais pour autant, quand vous discutez avec eux, ils n’ont aucune proposition concrète dès lors qu’il s’agit de penser l’indépendance de la région, que ce soit d’un point de vue politique ou économique.
 
Par ailleurs, Sanaa a nommé un nouveau préfet et un nouveau chef de la sécurité à Aden, ce qui augure d’une volonté de changement que les habitants apprécient déjà. Sans compter que Mansour Hédi, tout homme du système qu’il est, vient tout de même du sud. Avec son élection, les leaders ne peuvent plus dire que les sudistes ne sont pas représentés au gouvernement.
 
Certaines villes du sud sont déterminées à se battre pour l’autonomie, car elles se souviennent des violences qui ont opposé le mouvement séparatiste à l’armée régulière, notamment en 2007 [année de la création du mouvement séparatiste MYS]. Des chefs militaires se sont par ailleurs retrouvés écartés du pouvoir, pour avoir participé à la guerre civile de 1994, contre l’armée du nord. Mais je pense que la plupart des habitants, notamment à Aden, soutiennent davantage l’idée de redéfinir cette réunification pour qu’elle soit plus équitable pour le sud que l’idée d’une véritable séparation."


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