Le ton monte entre les révolutionnaires de la place Tahrir et les Frères musulmans

Lundi soir, une manifestante brandit une pancarte sur laquelle est écrit : "Notre marche pacifique devant le Parlement a été empêchée par les Frères musulmans."
 
Le pouvoir militaire n’est plus l’unique cible des manifestants égyptiens.  Lors de la mobilisation de lundi au Caire, de nombreux slogans affichaient l’hostilité de la foule envers le mouvement islamiste des Frères musulmans. Ces derniers étaient d’ailleurs présents, mais pour bloquer la marche.

Les manifestants étaient sortis pour dénoncer l’emprise de l’armée égyptienne sur le pouvoir. Ils ont commencé par crier "Nous voulons un gouvernement libre, la vie n’est plus supportable", mais ils ont enchaîné sur "Vends, vends, vends la révolution ô Badih !" (en référence à Mohamed Badih, le guide des Frères musulmans). Et c’est un cordon de sécurité formé par des activistes du mouvement islamiste qui a bloqué leur progression vers le Parlement.

Les Frères musulmans ont largement remporté les élections législatives qui ont suivi la chute du président Hosni Moubarak. Officiellement, les Frères musulmans n’ont pas pris part à la révolution égyptienne, même si certains de leurs membres étaient présents sur la place Tahrir. Le 25 janvier, Mohamed Badih a pourtant invité ses militants à sortir dans la rue pour célébrer le premier anniversaire de la révolution.
 
Vidéo de la manifestation anti-militaire de lundi soir au cours de laquelle de violents échanges ont eu lieu entre les manifestants et les Frères musulmans venus bloquer la marche.

"Je ne peux pas accepter une telle démonstration de force de la part des Frères musulmans"

Mohamed Abdelhamid est blogueur et activiste. Il a participé à la manifestation.
 
Au départ de la marche, les slogans étaient dirigés uniquement contre les militaires. Nous demandions au Conseil supérieur des forces armées de remettre le pouvoir aux mains du Parlement, afin que la rédaction de la Constitution et l’organisation de l' élection présidentielle ne se fassent pas sous la surveillance de l’armée. Certes, nous ne sommes pas idéologiquement en phase avec la majorité parlementaire [composée essentiellement de députés frères musulmans du parti Liberté et Justice et de salafistes du parti Nour] et les élections manquaient de transparence. Mais cela demeure la seule instance civile légitime que nous ayons.

Nous savions que nous risquions de nous trouver confrontés à des sympathisants ou des activistes des Frères musulmans, mais on ne s’attendait pas à ce qu’ils nous bloquent carrément la route du Parlement. Nous nous sommes en effet retrouvés nez à nez avec des militants du parti Liberté et Justice. Ils formaient un cordon humain pour nous empêcher de passer. Ils disaient vouloir protéger le Parlement. Nous avons essayé de discuter avec eux. Je portais un sticker où il était écrit "pour la remise du pouvoir au Parlement". Je le leur ai montré en leur expliquant qu’on n’était pas contre le Parlement, mais contre le Conseil supérieur des forces armées. Mais ils n’ont rien voulu entendre et m’ont dit qu’il y avait parmi nous des "infiltrés" qui voulaient détruire le pays.

"Certains étaient armés de Tasers"

Pour les Frères musulmans, le Parlement est le centre de pouvoir le plus important qu’ils veulent à tout prix préserver. Pour eux, la révolution n’a certes pas atteint tous ses objectifs, mais la lutte doit continuer à l’intérieur de cette institution et non dans la rue. Ils ont toujours cru au combat politique plus qu’au combat sur le terrain, c’est pour cela qu’ils n’ont pas appelé à rejoindre le mouvement de contestation le 25 janvier 2011 [date du début de la révolution égyptienne]. C’est pour cela que, sans être d’accord avec l’armée, ils ne soutiennent pas non plus les marches de protestation. Je ne partage pas leur façon de voir les choses, mais je la respecte. Cependant, ce que je ne peux pas accepter, c’est la démonstration de force d’hier. Certains étaient armés de Tasers. Pourtant, à ma connaissance, le parti Liberté et Justice ne fait pas partie de la sécurité de l’Etat, c’est un parti politique comme un autre."
 

"Entrer en confrontation avec l’armée n’est pas la solution"

Mohamed Refaat est traducteur. Il se dit proche du mouvement islamiste.
 
J’ai parlé avec un des jeunes [des Frères musulmans] qui a participé au cordon. Il m’a assuré que le but de leur opération était de veiller à ce qu’il n’y ait pas d’accrochages avec les forces de l’ordre et que les députés ne soient pas pris à partie. Ce n’est pas la première fois que des jeunes des Frères musulmans interviennent dans une manifestation. Je suis gêné par cette méthode car c’est à la police de veiller à la sécurité des citoyens. Mais après les violences qui ont marqué les dernières manifestations sur la place Tahrir et sur l’avenue Mohamed Mahmoud, j’apprécie aussi leur démarche.

Personnellement, je ne suis pas favorable à un régime militaire mais je suis contre les demandes de ces manifestants. A mon sens, ce serait une erreur de retirer maintenant le pouvoir aux militaires, car certains d’entre eux, notamment parmi les hauts gradés, risquent de le prendre mal. S’ils se trouvent écartés du pouvoir, les militaires peuvent être tentés de faire un coup d’Etat pour reprendre le pouvoir et cette fois pour toujours. Il serait plus sage à mon avis de laisser les choses suivre son cours mais en accélérant le processus. De même pour l’organisation de l'élection présidentielle et celle du Conseil consultatif [la deuxième chambre du Parlement égyptien] qui pourraient s’organiser d’ici le mois de mars au lieu d’attendre jusqu’au mois de juin [le Conseil supérieur des forces armées a précisé que l'élection présidentielle se déroulerait au plus tard fin juin mais n’a pas encore donné de date précise]. Le comité chargé de la rédaction de la Constitution émanera de toute façon des deux chambres de l’Assemblée et il n’y aura pas de risque que la Constitution soit dictée par l’armée.

Ce que je reproche aux manifestants, c’est de se tromper de rôle : nous avons voté pour un Parlement, non pour un président. Il n’y a pas de raison à ce que ce Parlement, qui n’est qu’une partie du pouvoir législatif, détienne aujourd’hui le pouvoir. Je comprends la colère de nombre de mes concitoyens car beaucoup des objectifs de la révolution n’ont pas été réalisés. Mais entrer en confrontation avec l’armée n’est pas la solution."

Commentaires

Et la version des Frères Musulmans?

Intéressant mais j'aurais voulu la version des plus concernés, les Frères Musulmans. Le multipartismes est un des piliers de la démocratie, j’espère que chacun saura rester à sa place dans le respect de son opposant.



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