Les voix féministes rejoignent une révolution "trop macho"

Une banderole Puerta de Sol : "La révolution sera féministe ou ne sera pas !"
 
Quand les activistes féministes ont rejoint le campement des "Indignés" espagnols au centre de Madrid, elles ont été accueillies par des réactions très mitigées. La "révolution" espagnole serait-elle moins progressiste qu’elle voudrait le laisser croire ?
 
La “commission féministe” est une des dernières à avoir planté sa tente sur le campement qui occupe la place Puerta del Sol de Madrid depuis le 15 mai. La voix de ces militantes s’ajoute à celles des milliers d’autre manifestants venus exprimer leur défiance à l’égard du monde politique et leur colère contre le plan de rigueur et le taux de chômage record.
 
Le campement de Puerta del Sol a été installé juste avant les élections locales et régionales organisées le 22 mai, un scrutin qui s’est finalement soldé par une très lourde défaite du parti au pouvoir, le parti socialiste (PSOE) du Premier ministre José Luis Zapatero. Réunis en assemblée générale au lendemain des élections, les manifestants ont décidé de poursuivre leur action pendant une semaine avant d’organiser un nouveau vote sur la suite des évènements. Bien que le nombre de campeurs ait diminué ces derniers jours, le mouvement reste extrêmement actif sur le Web avec plus de 150 000 "amis" sur Facebook et autant d’internautes qui le suive sur Twitter.
 
 
Une militante de la Puerta del Sol lit WITCH (Women's International Terrorist Conspiracy from Hell), une anthologie de textes féministes. Photo postée sur Flickr par Gaelx.
Contributeurs

"Nous informons les manifestants que certains mots et slogans sont profondément misogynes"

 
 Notre Observatrice est membre de la commission féministe de la Puerta del Sol. Elle a souhaité qu’on l’appelle "Marcia".
 
Nous, les féministes, étions actives bien avant que le M-15 [une des appellations du mouvement qui fait référence au 15 mai] existe. Quand les premiers manifestants ont commencé à camper, nous avons immédiatement souhaité participer. Au début, nous voulions simplement ajouter nos banderoles et nos slogans à ce mouvement de protestation spontanée mais l’attitude de certains manifestants nous a fait comprendre qu’une commission féministe spécifique était absolument nécessaire.
  
Quand nous sommes arrivées la semaine dernière, nous avons déroulé une grande banderole où était écrit : “La Révolution sera féministe”. Rapidement, un manifestant s’est approché, a arraché et déchiré la banderole et nous a insultées. Il était visiblement alcoolisé et plutôt jeune, mais ce n’est pas une excuse. Le lendemain, nous avons raconté cet incident à l’assemblée générale et les manifestants nous ont très largement soutenues.
 
"Un groupe de prostituées s’est mis à brandir des pancartes 'Excusez-moi, mais je suis une p… et je peux vous dire ces hommes politiques ne sont pas mes fils'"
 
Ça nous a fait comprendre que nous devions absolument avoir une approche pédagogique, et non seulement militante, de notre combat. Nous informons les manifestants que certains mots et slogans sont profondément misogynes, même si ce n’est pas intentionnel. Certains ont tendance à dire des politiciens que ce sont des "Fils de p…" par exemple. En réponse à quoi, un groupe de prostituées a brandi des pancartes "Excusez-moi, mais je suis une p…et je peux vous dire ces hommes politiques ne sont pas mes fils". On emploie l’humour et le dialogue, pas tant pour que les gens changent de vocabulaire, mais pour qu’ils apprennent à réfléchir sur les stéréotypes négatifs et leur impact sur la société."
 
 

Une des affiches que les féministes ont trouvé insultante : “Laissez les p… gouverner, puisque leurs fils nous ont laissés tomber.  
 
 
La réponse d’une prostituée :"Nous les p…insistons, les politiques ne sont pas nos fils"
 
Dans notre tente permanente de la Puerta del Sol, nous organisons des ateliers et des discussions. Nous répondons aux questions des manifestants sur le féminisme. Certains sont agressifs, d’autres sont sincèrement curieux. Nous leur expliquons que le féminisme, ce n’est pas monter les hommes contre les femmes mais qu’il s’agit d’égalités de droits et de créer de nouvelles opportunités pour les citoyens.
 
 
Une tente d’information féministe sur la Puerta del Sol.
  
Mais les principes que nous défendons ne sont pas toujours soutenus par les manifestants. Dans une assemblée générale, nous avons présenté notre "manifesto" avec les différentes propositions concrètes que nous voudrions inclure aux doléances du M-15. L’assemblée était d’accord avec la plupart, sauf sur un point crucial : l’accès gratuit et sans condition à l’avortement pour toutes les femmes. En Espagne, l’avortement est légal pendant les 14 premières semaines de grossesse et pendant 22 semaines s’il existe des risques pour la santé du fœtus ou de la mère. Pourtant, beaucoup de docteurs refusent de les pratiquer dans les hôpitaux publics arguant une "objection de conscience" mais acceptent dans le cadre de cliniques privées où ils font payer des sommes exorbitantes à leurs patientes. Même dans un mouvement progressiste comme celui-ci, l’avortement reste un gros point de désaccord. Mais on n’abandonnera pas !
 
Zapatero s’est vendu comme un défenseur des droits des femmes mais je pense que ses politiques sont féministes dans la forme mais pas en substance. Pour nous, les problèmes dûs au genre ( s’occuper des enfants, les inégalités de salaires, les privilèges accordés à un petit nombre d’hommes) sont clairement à la racine de beaucoup de problèmes sociaux en Espagne. Pour repenser ce système, il est inévitable de repenser les relations hommes-femmes. Un des objectifs affichés de cette révolution est de remettre la vie, et non l’argent, au cœur de la société. C’est une valeur profondément féministe.
 
 

Le signe de l’Euro, avec des cornes de macho, dessiné sur un drapeau gay/féministe.
 

“Tu veux que je sois vierge, que je sois une sainte, que je sois soumise…J’en ai ras le bol de toi”
 
 
"Nous ne voulons pas  50% de votre enfer capitaliste, nous voulons 100% de notre paradis féministe !" Toutes les photos des affiches féministes de la Puerta del Sol ont été postées sur Flickr par Gaelx.
 
 
Billet écrit avec la collaboration de Lorena Galliot, journaliste à FRANCE 24.
 


Fermer