"L’ambassadeur de France en Syrie a clairement minimisé la révolte"

Vue de Damas, capitale syrienne. Photo publiée sur un blog d'expatriés français en Syrie. 
 
L’appel du ministère français des Affaires étrangères, mercredi 4 mai, recommandant à ses ressortissants de quitter la Syrie a étonné notre Observatrice, une Française pourtant proche des milieux diplomatiques à Damas. Car depuis le début de la révolte en Syrie, l’ambassadeur de France dans ce pays, Eric Chevallier, ancien porte-parole du Quai d'Orsay et proche de Bernard Kouchner, a, selon elle, refusé de reconnaître la répression sanglante opérée par le président Bachar al-Assad.
 
Le 3 mai, le chef de la diplomatie française, Alain Juppé, a rappelé que la France réclamait des sanctions de l’Union européenne à l’encontre de Bachar al-Assad, dont le régime pourrait "perdre sa légitimité" s’il continue de tirer sur la population. Répondant à cette condamnation, près de 150 manifestants, portant des t-shirts à l’effigie du président baasiste, se sont rassemblés deux jours plus tard devant l’ambassade française de Damas aux cris de "France dehors, la Syrie ne se mettra pas à genoux".
 
Caroline (pseudonyme) est une franco-syrienne, mariée à un Syrien, qui est proche des milieux diplomatiques. Elle habite Damas. De crainte que son téléphone ne soit écouté par les services secrets syriens, elle nous a contactés par l’intermédiaire d’un outil web de discussion instantanée.
 
Nous avons pris connaissance de l’appel du Quai d’Orsay par les médias internationaux et non par l’ambassade. Les premières consignes de vigilance ont été publiées sur le site Internet de l’ambassade il y a deux jours seulement.
 
Depuis, nous recevons des textos nous appelant à être prudents et à ne pas sortir le vendredi. Mais ces recommandations arrivent très tard par rapport à d’autres ressortissants étrangers [les Etats-Unis ont invité les citoyens américains à quitter le pays le 31 mars dernier, le Royaume Uni le 20 avril et l’Allemagne le 26 avril].
 
Le silence d’Eric Chevallier sur les événements en Syrie a nourri l’angoisse des Français ici [début avril, un homme d’affaires franco-syrien a publié un article sur Rue89 relatant une réunion au cours de laquelle l’ambassadeur aurait affirmé que les révoltes de Deraa et Lattaquié étaient orchestrées depuis l´étranger et que les médias mentaient sur la réalité].
 
"Si la France venait à couper ses relations avec la Syrie, les accords économiques signés récemment risqueraient très gros"
 
Au début de la révolte, l’ambassadeur a clairement minimisé les faits ou alors il faisait comme si de rien n’était. Nous sommes nombreux à avoir été choqués, compte tenu des choses terrifiantes qui se passaient sur le terrain [dans un article du 14 avril publié sur son blog, le journaliste Georges Malbrunot affirme que les déclarations de l’ambassadeur, jugées trop "bacharisées" par plusieurs diplomates, dérangeaient le Quai d’Orsay, inquiet d’un nouveau scénario à la tunisienne]
 
A mon avis, son attitude répond à des intérêts politiques et économiques. Selon moi, l’ambassadeur ne veut pas tirer une croix sur tous les progrès réalisés en faveur du rapprochement entre la France et la Syrie depuis 2008 [après plusieurs années de divergence, les contacts entre les deux pays ont repris en 2008, avec la signature entre la Syrie et le géant français Lafarge de deux contrats de 1 milliard d’euros pour la construction de deux cimenteries].
 
Si la France venait à couper ses relations avec la Syrie, d’importants projets pourraient être abandonnés [Fin 2010, plusieurs accords dans les domaines de l’énergie, du transport, de l’agriculture et du tourisme ont été signés lors de la visite à Damas de la ministre française de l’Économie, Christine Lagarde, renforçant la coopération économique amorcée entre les deux pays en 2008].
 
"Si je dis à haute voix ce que je pense, je serais prise pour une infiltrée de l’étranger"
 
En Syrie, il n’est pas possible de se prononcer ouvertement sur les révoltes, car on peut être très vite soupçonné d’être contre la sécurité et la stabilité du pays. Si je dis à haute voix que les forces de l’ordre tirent sur la foule, si je parle publiquement de la sanglante répression, je serais alors perçue comme une fauteuse de trouble, une infiltrée de l’opposition ou de l’étranger, surtout que j’ai la double nationalité. Je sais que si je m’exprime librement, je pourrais être arrêtée, même si je suis Française."
 
À la suite du témoignage de notre Observatrice, l’ambassadeur de France en Syrie, Éric Chevallier, a souhaité apporter les précisions suivantes concernant la communication de l’ambassade sur les "conseils de sécurité" apportés aux ressortissants français.
 
 
Quand la décision de recommander aux Français de quitter le pays a-t-elle été prise ?
 
Le Quai d’Orsay et l’ambassade ont pris conjointement la décision de modifier les consignes de vigilance mercredi 4 mai. Compte tenu de l’aggravation de la situation en Syrie et après une réflexion menée avec les différents services du ministère des Affaires étrangères à Paris, nous avons décidé de recommander aux Français de quitter le pays si leur présence n’était pas obligatoire. À la suite d’un problème technique, cette alerte n’a pu être mise en ligne sur le site de l’ambassade que vers 23h. Mais il est évident que les Français sont plus connectés sur les sites de presse que sur celui de l’ambassade et, à cela, je ne peux rien changer.
 
Comment informez-vous la communauté des expatriés français de Syrie ?
 
Le premier SMS d’alerte a été envoyé le 20 mars. Plusieurs ont été envoyés depuis. Par ailleurs, nous avons commencé, à la fin du mois de mars, à publier sur notre site Internet des conseils de prudence. Ces publications sont actualisées régulièrement.
 
Je rappelle aussi qu’à ma propre initiative, une ligne d’urgence a été mise en place 24 heures sur 24 et sept jours sur sept pour permettre aux Français de faire part de leurs inquiétudes aux policiers de l’ambassade.
 
J’ai organisé plusieurs réunions d’information avec la communauté française, la dernière remontant à hier. Au cours de ces rencontres, j’ai plusieurs fois rappelé la dynamique sanglante qui s’opère en Syrie depuis le mois de mars. Mais je peux vous dire que plusieurs Français ont le sentiment que ce constat est exagéré : hier encore, un ressortissant m’a interpellé sur le fait que les conseils de sécurité étaient disproportionnés par rapport à son mode de vie qui n’avait pas changé depuis le début des événements.
 
Comment interprétez-vous les inquiétudes de certains Français, notamment sur le fait que vous auriez sous-estimé l’ampleur des événements ?
 
Je respecte l’opinion des personnes qui ne se sentent pas en sécurité, mais je constate que plusieurs Français refusent de quitter le pays parce qu’ils continuent de vivre normalement. Nous prenons toutes les mesures pour communiquer au maximum avec notre communauté mais je précise que ceux qui souffrent aujourd’hui, ce sont les Syriens. C’est pourquoi je tiens à maintenir les structures françaises opérationnelles [Le 25 avril dernier, les États-Unis ont ordonné aux familles des diplomates et au personnel non essentiel de leur ambassade à Damas de quitter la Syrie, en raison de "l'instabilité et de la situation incertaine" régnant dans le pays, NDLR].
 
Billet rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à France24. 
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