Expropriations en Chine : l'auteur de la "carte du sang" s'explique

La "Blood Real Estate Map", réalisée par le blogueur Bloody Map, sur Google Maps.
 
Un bloggeur a mis en ligne le 8 octobre une "carte du sang" de l’immobilier chinois où il répertorie les incidents liés aux mesures d'expropriation dans son pays. Son initiative a été saluée par les médias étrangers, mais elle fait polémique sur le Net chinois car elle donnerait une mauvaise image de la Chine. Le blogueur tenait donc à expliquer sa démarche.
 
L’activiste chinois, sous le pseudonyme Bloody Map, a recensé via le logiciel Google Maps les incidents violents engendrés par des expropriations forcées, conséquences d’une urbanisation explosive. Il est allé jusqu'à rencenser des cas d’expulsion qui remontent à trois ans en arrière. Le but : éveiller la conscience des acheteurs potentiels des terrains "où le sang a coulé". La carte de Bloody Map a été vue près de 400 000 fois.
 
Destinée aux citoyens chinois, la "carte du sang" est modifiable par les internautes qui peuvent y ajouter des informations et ainsi contribuer au projet. Les icônes de la légende indiquent le type d'incident : une flamme indique par exemple les expropriations qui ont poussé des résidents à tenter de s'immoler. Ces cas spectaculaires ont récemment trouvé écho sur la Toile, comme l’histoire de Cui Dexi, cet homme qui a mis le feu à ces vêtements devant des promoteurs immobiliers pour protester contre un projet de démolition de 45 maisons. Un lit indique les incidents qui se sont soldés par la mort. Un volcan signale les endroits où les expulsions ont été effectuées dans la violence, au moyen de jets d’eau ou de cocktails Molotov. Une caméra signale les cas repris par les médias.
 
Vous pouvez suivre Bloody Map sur Twitter.
Contributeurs

"Tous les jours, je regarde fixement cette carte. Une fois la colère passée, elle m'a apaisé et m'a permis de réfléchir"

Le blogueur 'Bloody Map' est le créateur de la 'Carte du Sang' de l'immobilier chinois.
 
'Matrix' est ma trilogie préférée. Du début à la fin, le film montre comment un antagonisme apparement simple entre le bien et le mal se transforme en véritable labyrinthe. Petit à petit, il devient quasiment impossible de distinguer qui vient de la Matrice, ou si les Zion [personnages du film Matrix] sont des créatures programmées. Aujourd’hui, partout dans le monde, la vie ressemble à un labyrinthe.
 
La Chine est l'un des pays émergents les plus puissants du monde. La révolution que connaît la Chine n’est pas seulement matérielle, elle concerne  l’ensemble des lois et des droits des citoyens. Il y a 30 ans, la majorité des Chinois s’identifiait au sein d’une collectivité où l'intérêt général primait sur l'intérêt individuel. Quand j’étais jeune, un adolescent de 14 ans, dénommé Lai Ning, est mort alors qu’il essayait d’éteindre un feu de forêt. Il est mort parce qu’il a pensé à la collectivité avant sa propre vie. C’est devenu le héros de tous les enfants à cette époque.
 
Aujourd’hui, on considère de moins en moins que la propriété collective prime sur sa propre vie. Alors que le principe de 'propriété privée sacrée et inviolable' est inscrit dans la Constitution chinoise, il n’est pas certain que chaque citoyen l’ait à l’esprit. Quand l'intérêt collectif entre par exemple en conflit avec les droits d’une minorité, comment choisir ? Les gens craignent souvent qu’un consensus général n’ait pas encore pris forme. En septembre, dans la province de Jiangxi, toute la population s’est émue d’un acte d’immolation après une expropriation. Les médias et les habitants du canton de Xian ont poussé le maire à la démission. Et pourtant, le sentiment des habitants était complexe ; beaucoup d’entre eux ont regretté la démission du maire, et ils étaient nombreux aussi à considérer que cette immolation a empêché le développement de la région.
 
Au regard de cet incident, je me demande moi-même si j'aiderais une victime qui a cherché à protéger son droit de "propriété privée sacrée et inviolable", si mes intérêts personnels pouvaient en être affectés.
 
La 'carte du sang' de l’immobilier a été publiée le 8 octobre. Depuis, un mois est passé. Le 20 octobre, l’agence de presse Xinhua a écrit son premier article sur la 'carte du sang', et en une semaine, plus de dix autres journaux chinois ont écrit à ce sujet. Aujourd’hui, sur le Google chinois, une recherche pour la 'carte du sang' affiche 1 640 000 résultats. Sur le moteur de recherche Baidu, les internautes chinois ont effectué davantage de recherches pour la 'carte du sang' que pour Li Yuchun [une célèbre chanteuse de pop].
 
Je pense qu’il y a beaucoup de Chinois qui, comme moi, espèrent que quelque chose viendra changer cette situation.
 
Quand les gens ont vu la 'carte du sang' pour la première fois, les émotions ont été vives : colère, peine ou posture défensive - comme pour dire 'ce n’est pas ma faute'. Ces réactions sont complètement normales. La colère accumulée avait besoin d’un électrochoc pour s’évacuer.
 
Tous les jours, je regarde fixement cette carte. Après avoir lu tant de choses sur les expropriations violentes, je suis de moins en moins émotif. Une fois la colère passée, réaliser cette carte m’a apaisé et m’a permis de réfléchir.
 
Ces expropriations forcées sont un problème systémique extrêmement compliqué. Des personnes laissent exploser leur colère et cette douleur est compréhensible. C’est tellement simpliste et pourtant ça ne met pas fin aux démolitions sanglantes.
 
On a l’habitude de faire porter la responsabilité de tout cela à un petit nombre de personnes. Chacun a tendance à se dédouaner et à rejeter la faute sur l’autre.

On peut toujours chercher qui sont les responsables. Mais est-ce que cela résout vraiment l’essence du problème ?
 
Si, aujourd’hui, au sein d’un village, une majorité croit encore que ses intérêts peuvent l’emporter sur les droits d’une minorité, on expulserait les agitateurs violents. Mais demain, quelle alternative choisir pour répondre aux intérêts du plus grand nombre ?
 
J’ai lu récemment un article du journal français Le Monde sur la 'carte du sang'. A la fin de l’article, quelques lecteurs français se sont indignés de la violence des démolitions et des relogements. Un lecteur s’est demandé : 'Comment peut-on faire du commerce avec ce genre de pays ? On devrait boycotter ses produits'. Je voudrais lui dire : 'Cher frère, je comprends ton indignation, mais je crains que la colère n’envenime davantage la situation'. C’est important de savoir que les hommes n’ont jamais été aussi connectés entre eux qu’aujourd’hui. Si bien que quand des personnes s’opposent à d’autres, la réalité est simplement odieuse : les puissants avides de profits sont heureux et ignorants et les gens ordinaires en payent toujours le prix.
 
Un journaliste m’a demandé une fois : 'cette carte révèle les cicatrices du régime, n’êtes-vous pas inquiet ?' J’ai répondu : 'ce ne sont pas les cicatrices du régime, c’est le sang de la Chine qui coule'.
 
Je ne crois pas que la haine puisse panser les plaies de ces pratiques immobilières sanglantes. Peu importe la colère qu’on ressent envers les promoteurs immobiliers et les démolisseurs ou envers le régime.
 
Je crois à l’amour et à la tolérance, je crois à la justice, à la transparence et au fonctionnement de la loi. Plus encore je crois au pouvoir de refuser d’oublier. Je crois à demain.
 
Que les lois soient élaborées avec prudence ou pas, que le gouvernement évalue consciencieusement la rationalité d’une politique, qu’il incombe ou non aux autorités locales de prendre leurs responsabilités, que justice soit rendue ou pas sur un homicide, la réalité est là. Les futurs acheteurs doivent refuser l’achat d’une maison, et les promoteurs immobiliers refuser de construire. Ceci est possible seulement si les gens s’allient ensemble et que chacun prenne ses responsabilités.
 
Je reconnais que c’est difficile. Je ne suis pas un enfant. Mais il n’existe pas d’autre remède plus efficace. Nous pouvons toujours chercher l’ennemi, mais ce n’est pas évident. Il faut avancer doucement, mais sûrement. C’est le moyen le plus efficace que je connaisse. Mettre la haine de côté, être tolérant, assumer ses responsabilités et refuser d’oublier.
 
Si un jour ces 'habitations sanglantes' deviennent des ruines pour les futures générations, faisons en sorte que nos descendants se rappellent quel prix - le sang et les flammes - ces personnes ont dû payer, et la Chine en ressortira forte et harmonieuse.
 
On vit dans une époque tellement perturbée et compliquée que tout va aller encore plus vite. La 'carte du sang' aussi. Sauf qu’elle est déjà là et elle grandit librement, avec ténacité et vigueur. Tant qu’on y pensera et qu’on y jettera un œil, elle demeura ainsi.
 
Ou elle ressemblera à une pierre tombale couverte de mauvaises herbes, même si c’est déjà le cas."
 
Par Bloody Map
 
 


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