Ces enfants indiens contraints de travailler

Photo de Richard Bennamias.

En Inde, de nombreux enfants effectuent quotidiennement les tâches les plus ingrates dans les hôtels et les restaurants. Notre Observateur nous a fait parvenir une vidéo de jeunes garçons qui travaillent dans le vieux Delhi.

Le nombre de mineurs (moins de 18 ans) qui travaillent dans le secteur de l'hôtellerie est difficile à évaluer : selon le gouvernement indien, ils seraient 250 000. D'après les ONG, on en compterait 20 millions à travers tout le pays.

Depuis octobre 2006, il est néanmoins interdit de recruter des enfants de moins de 14 ans, mais la vidéo de notre Observateur, datée du 6 juillet dernier, nous montre que cela n'est pas toujours mis en pratique.

Vidéo postée sur YouTube par bennamias le 6 juillet 2010.

"Ce travail permet aux enfants d'avoir un toit et de quoi manger, il est donc vital"

Richard Bennamias est un artiste français en voyage en Inde. Il se trouve actuellement à Jaipur. Il a réalisé la vidéo.

Un matin, je me suis levé à 6 heures et je suis allé me balader. Tout le monde dormait, mais en soulevant une tenture dans un bazar, j'ai vu une dizaine de garçons en train de dormir agglutinés dans un coin insalubre. C'est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser à eux.

Il s'agit de garçons âgés de 10 à 17 ans. Ils se lèvent très tôt le matin et travaillent jusqu'à minuit. Ils effectuent toutes les corvées dans les restaurants et les hôtels : ils s'occupent des poubelles, de la lessive, ils nettoient les gamelles sur le trottoir. Les seules choses qu'ils ne font pas sont la caisse et la cuisine.

Les plus jeunes ne touchent pas d'argent, on leur donne seulement un endroit où dormir en contrepartie de leur travail. Pour les autres, le salaire maximum d'un ado logé sur une couverture dans un coin de la boutique ou, comme dans mon hôtel du vieux Dehli, dans le couloir devant ma porte, est de 2 700 roupies [environ 45 euros]. Les vêtements qu'ils portent sont crasseux et ce sont les seules choses qu’ils possèdent.

Ces jeunes sont en rupture avec leur famille, ils n'ont pas d'autre choix que de travailler. Deux cas de figure se présentent : soit ils ont été abandonnés par leur famille qui cherchait à se débarrasser d'une bouche à nourrir, soit ils ont été victimes d'inceste et se sont enfuis. Ce travail leur permet d'avoir un toit et de quoi manger, donc il est vital."

"Le travail des enfants est une condition du miracle économique indien"

Julie Van Rechem est professeur d’histoire-géographie et guide à Bombay. Elle tient le blog Chouyo's world et le site Passage to Mumbai

Dans l'idéal, tous ces enfants devraient être à l'école, et pour des Occidentaux les voir travailler à cet age-là est inconcevable : pourtant, ils sont mieux lotis que les "enfants esclaves" indiens, qui eux envieraient la position de ces enfants travailleurs. Le fonctionnement de la vie quotidienne en Inde repose sur ces petites mains.

Ces enfants qui travaillent dans les échoppes ne sont pas nécessairement déconnectés de leur famille : la plupart travaillent en fait dans l'entreprise familiale ou de la famille élargie, ils sont pris en charge, surveillés, nourris et logés et un peu payés ; certains ont certes été vendus à la ville à un patron (un cousin, le frère d'un ami, etc.) par leur famille car la vie est censée y être meilleure que dans les campagnes ; d'autres, nombreux, sont orphelins ou abandonnés de fait. Mais tous voient dans ce travail la possibilité d'exercer un métier, donc d'avoir un statut et de se sociabiliser. Même si, bien sûr, le patron ne traite pas nécessairement l’enfant correctement.

Pour les adultes qui les entourent, pour leurs parents, ce travail des enfants est une aubaine et une des conditions du "miracle économique" indien, qui permet à l'Inde de fonctionner au quotidien. Toutes les secteurs économiques y ont recours : du serveur de thé au laveur de sol, du contrôleur de ticket de bus à l'apprenti tailleur. Et tous conviennent que, plutôt que de tomber sous la coupe des mafias et de devenir réellement un "enfant esclave" (prostitution, mendicité, trafics en tous genres, larcins...), mieux vaut être sous la coupe d'un seul patron.

Cette structure ultra-pyramidale est typique de l'Inde aujourd'hui encore, elle implique que tous ceux qui peuvent être exploités le sont : peu de gens s'en offusquent car, si se battre contre le travail infantile est une excellente chose, il faut comprendre toutes les implications qu'il y a derrière. En Inde, dans les milieux très pauvres, il y a même une fierté à ce que son enfant travaille et aide ses parents grâce à une activité honnête."

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