Mein Kampf, le tristement célèbre ouvrage d'Adolf Hitler, a été traduit en indonésien en 2007. Une employée de Nasari, la maison d'édition qui a réalisé cette traduction, explique que ce livre, en vente libre dans le pays, fait partie de leurs cinq meilleures ventes en 2007. Doit-on s'inquiéter d'un tel intérêt pour la publication nazi dans le pays musulman le plus peuplé du monde ?
Publié chez Narasi, en deux tomes, un noir et un blanc, Mein Kampf affiche sans complexe une croix gammée sur sa couverture. Il est en tête de gondole dans les grandes librairies d'Indonésie, un pays qui compte 85% de musulmans et moins de 30 personnes de confession juive recensées sur plus de 234 millions d'habitants.
Une employée de Narasi, l'éditeur de Mein Kampf, qui préfère rester anonyme :
Nous avons été les premiers à
publier Mein Kampf en Indonésien. Auparavant, il n'existait que des éditions en
Anglais. Sur l'année 2007, les ventes ont été excellentes, à tel point que nous
avons dû le réimprimer 3 fois. Entre le Tome I et le Tome II, plus de 15 000
exemplaires ont été écoulés. Mein Kampf est ainsi entré dans le Top 5 de nos
meilleures ventes. Cependant, pour des raisons que nous n'arrivons pas à
expliquer, cet engouement semble terminé. Moins de 500 copies ont trouvé
acquéreur depuis le début de l'année. Nous n'avons donc pas prévu de le
réimprimer pour l'instant ».
Endy Bayuni, rédacteur en chef du quotidien Jakarta Post :
L'Indonésie est le premier
pays musulman du monde. Il existe indéniablement un fort sentiment
anti-israélien ici. Il est certain que l'idéologie antisémite de Mein Kampf plaît
à certains, notamment aux personnes de extrême droite religieuse. Mais je pense
qu'il s'agit là d'une minorité. En revanche, il n'est pas rare de rencontrer
des gens qui possèdent ce livre ou qui l'ont lu dans le simple but d'enrichir
leur culture générale. J'ai moi-même un ami qui l'a chez lui, mais qui n'adhère
pas pour autant aux propos d'Hitler. Je ne pense pas qu'il faille interdire ce
type de publication. Je suis pour la liberté d'expression [Mein Kampf est
également en vente libre aux Etats-Unis ou en Australie] et je fais confiance à
l'intelligence des citoyens pour faire la part des choses. Prohiber l'accès à
certains livres ne ferait qu'attiser la curiosité et l'intérêt du public sur le
sujet ».
Dyssia Hayat, française expatriée à Djakarta :
Le tout premier jour où je
suis arrivée à Jakarta pour m'y installer, sur le chemin depuis l'aéroport,
j'ai croisé un bus qui affichait fièrement un portrait d'Hitler, en noir et
blanc, sur la fenêtre du conducteur. En faisant le tour des libraires, les
jours suivants, je me suis vite rendu compte que les étalages étaient bien
différents des nôtres. À la librairie de Sogo Senayan, l'un des grands centres
commerciaux de la capitale, impossible de rater Mein Kampf, placé sur le
présentoir face à l'entrée, aux côtés de toutes les nouveautés et des
best-sellers du moment. On trouve également des livres qui prônent le Jihad,
d'autres l'idéologie Nazi, des bandes dessinées à la gloire d'Ahmadinejad - le
Président iranien très populaire ici -, mais aussi des ouvrages sur l'horreur
de la Seconde Guerre Mondiale et des autobiographies de citoyens indonésiens
qui ont vécu l'enfer des camps de concentrations. Une telle juxtaposition est
perturbante. En interrogeant des vendeurs, j'ai constaté que Mein Kampf faisait
effectivement partie des livres qui se vendaient très bien, mais il n'y a pas
non plus de frénésie autour de ce livre ici, comme ce fut le cas en Turquie en
2005 ».