Le département de la Justice américain avait envoyé au Pentagone, en 2003, un mémorandum dans lequel il assimilait le recours à la torture à un acte de « légitime défense » dans le cadre de l’interrogatoire d’un « ennemi combattant ». Un député irakien et un lieutenant colonel de l’armée française, spécialiste de la guerre d’Algérie, réagissent à ce document, déclassifié hier et que nous publions dans son intégralité.
Le mémorandum, rédigé par un juriste du département de la Justice américain (DOD), affirme, en résumé, que le président américain est habilité par la Constitution à autoriser certaines formes de torture contre les militants d’Al-Qaïda, car il s’agit de protéger la nation. Le DOD a annulé ce mémorandum neuf mois après son émission. Mais, selon le Washington Post, ce document a formalisé un raisonnement qui a servi de "base légale (…) pour justifier des interrogatoires agressifs dans des moments-clefs, notamment lorsque les prisonniers en provenance d’Afghanistan affluaient dans les prisons militaires".
Si le défenseur du gouvernement en venait à blesser
un ennemi combattant pendant un interrogatoire, enfreignant ainsi le code
pénal, il le ferait pour éviter de nouvelles attaques contre les Etats-Unis par
le réseau terroriste Al-Qaïda. Nous pensons qu’il serait possible de justifier
cette infraction en arguant que l’exécutif est chargé par la Constitution de
protéger la nation. (...) [Ces infractions pourraient être considérées comme] une
version internationale du droit à l’autodéfense".Le document complet (en anglais - fichiers de plusieurs mégas) :
J’avais déjà ce document. Il a été déclassifié hier, mais il
avait fuité : ça n’est pas pour être transparent que le Pentagone a déclassifié
ce mémorandum, mais parce qu’il était déjà dans le domaine public.
Le recours à la torture a été codifié dès 2001, avant même
l’invasion de l’Afghanistan. L’Administration américaine a créé tout un
vocabulaire tournant autour de la torture, sans la nommer, et cela pour ne pas
enfreindre les conventions internationales. Elle fait référence à des interrogatoires
‘musclés’ ou ‘fermes’, alors qu’il s’agit bien de torture.
C’est ce type de mémo qui a justifié le supplice de la planche à eau (le prisonnier est presque étouffé), de la température (la salle d’interrogatoire passe de 130° à -25°) ou du bruit (le prisonnier est exposé à un volume sonore insupportable pendant plusieurs heures). Ce type d’interrogatoire, pratiqué à Guantanamo, est suivi par une équipe d’experts, les « spécialistes du comportement » (behavior team) qui sont là pour éviter que le prisonnier soit torturé à mort. Mais ils ne sont pas toujours efficaces. Il y a eu au moins quatre personnes tuées à Guantanamo, des morts déguisées en suicides par les Américains.
Et les tortures utilisées à Guantanamo ne sont rien comparées à celles pratiquées en Irak. L’armée américaine, et les milices irakiennes qu’elle soutient, n’ont plus aucune retenue. Leurs techniques n’ont rien à envier à celles utilisées dans les prisons syriennes. Mais ce qui se passe dans les centres de détention afghans ou irakiens, tout le monde s’en fiche. Car, de toute façon, les prisonniers sont toujours isolés pendant les interrogatoires. Il n’y a jamais de témoin de ces tortures".
Izzat Shahbandar, député membre de la Liste nationale irakienne, une coalition de partis opposés au gouvernement actuel.
C’est une très bonne chose que ce document soit déclassifié. Il en dit long sur le caractère répressif de la politique étrangère américaine. Washington dénonce la torture quand elle est pratiquée par d’autres pays, notamment par des pays du Sud. Mais quand il s’agit d’eux, c’est autorisé. C’est un double discours inacceptable. Et leur conception d’une torture ‘limitée’ est risible. La torture, c’est la torture. C’est inhumain, un point c’est tout. Je me demande pourquoi ils rendent public ce genre de document. Au fond, ce doit être parce que ce mémo ne les gêne pas vraiment".
Le problème c’est que les Américains font face à une guerre asymétrique.
Lorsqu’une armée lutte contre une guérilla ou un groupe terroriste, elle est
tentée de recourir à ce genre de pratique, parce que le renseignement est un
facteur déterminant. Or, la façon la plus rapide pour obtenir des informations,
c’est l’interrogatoire.
Ca n’est pourtant pas le meilleur calcul à long terme. Déjà
parce qu’un prisonnier peut dire n’importe quoi sous la torture. Ensuite parce
que cette pratique, une fois révélée, porte atteinte à l’image de l’armée. Et
sur le long terme une guerre se gagne difficilement sans le soutien de la
population. Une meilleure façon d’obtenir des informations fiables peut être,
par exemple, d’avoir recours à l’infiltration et le retournement du groupe
adverse. L’armée française a par exemple gagné la bataille d’Alger grâce à ces
deux méthodes. Le colonel Godard, qui a dirigé les opérations, était d’ailleurs
opposé à la torture.
Les Américains veulent des résultats rapidement. C’est dans
leurs gênes. Ils ont en outre le sentiment de participer à une croisade, de
lutter contre le mal. Enfin, ils sont face à un ennemi qui ne respecte lui
aucune règle, aucun code de déontologie. Ils sont donc tentés de recourir à des
méthodes extrêmes. L’armée française a également torturé pendant la guerre
d’Algérie (dans une bien moindre mesure que le le FLN, toutefois). Mais cette
expérience a profondément traumatisé notre institution. C’est une plaie encore ouverte,
dont on a du mal à parler. Je peux donc affirmer que ne pourrions plus avoir
recours à la torture, même si nous étions dans la même situation que les
Américains".