C'est une combine pour faire rapidement fortune qui empoisonne la vie de ceux qui se font avoir. Dans plusieurs pays, mais particulièrement en Iran, de jeunes entrepreneurs se sont mis à élever des scorpions, persuadés que leur venin se revendra facilement et au prix fort sur le marché international. Sauf qu'il y a un problème : après avoir investi du temps et de l'argent dans ces élevages, beaucoup se rendent compte que... personne ne veut leur acheter du venin.

L’article ci-dessous est la deuxième partie de notre enquête sur l’arnaque aux scorpions en Iran. Pour lire la première partie, cliquez ici.

Un minuscule marché

Pour comprendre pourquoi Mohammad Fallah et bien d’autres dans sa situation ont tant de mal à trouver des acheteurs, notre rédaction s'est tournée vers les deux principaux laboratoires producteurs de venins de serpent et de scorpion : Latoxan, en France, et Venomtech, au Royaume-Uni. Leurs clients utilisent le venin pour fabriquer des antidotes contre les morsures de scorpion ou pour la recherche scientifique contre le cancer, les maladies inflammatoires et l'arthrite.

Hughes Baeza, ingénieur commercial chez Latoxan, explique :
 
Depuis un certain temps, nous recevons des messages de personnes situées dans différents pays – mais surtout en Iran – par courrier électronique ou sur notre page Facebook. Ils essaient de nous vendre du venin de scorpion et nous répondons toujours "non".

Il est évident qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent quand ils décrivent leur produit simplement comme "du venin de scorpion". Quel genre de scorpion ? Quelles sont les principales caractéristiques de ce venin ? Quel poids moléculaire ? Quelle pureté ? Quelle activité biologique ? Ils ne connaissent pas ces informations car ils ne disposent pas de la technologie adéquate. Or, personne n’achètera du venin sans connaître ces détails et, dans tous les cas, l'achat se fera auprès d’un laboratoire fiable, pas auprès d'amateurs. Il est difficile de croire qu'un amateur puisse être en mesure de fabriquer un produit standard de haute qualité dont ont besoin les entreprises et les chercheurs. C’est donc le premier problème.

Le second, c'est que la consommation de venin de scorpion dans le monde n’est pas aussi élevée que ce que ces gens semblent penser. Certains chercheurs ne nous achètent même plus de venin, car ils préfèrent utiliser leurs propres scorpions et extraire eux-mêmes le venin. Et il existe déjà suffisamment de laboratoires fiables dans le monde pour produire tout le venin nécessaire.

"Nos clients ne demandent que quelques dizaines de microgrammes de venin. Là, on nous propose 500 grammes"

Steven Trim, directeur général de Venomtech au Royaume-Uni, a de son côté affirmé à l'équipe des Observateurs de France 24 que sa société vendait moins d'un gramme de venin de scorpion par an – ce qui représente moins de la moitié de la production de Mohammad Fallah :
 
La plupart de nos clients ne demandent que quelques dizaines de microgrammes. Nous recevons des messages de personnes à l'étranger, notamment en Iran. Quand ils prétendent avoir 500 grammes de venin à vendre, cela montre qu'ils n'ont véritablement aucune idée de ce qu’est le marché de ce venin.

Une école de formation iranienne... qui reconnaît ne pas acheter de venin en Iran

Il n’existe pas de loi en Iran interdisant d’enseigner comment élever des scorpions. Mais notre enquête démontre que les centres de formation iraniens mentent aux personnes qui s'inscrivent à leurs cours, en prétendant qu’elles pourront facilement gagner de l’argent.

L'une de ces entreprises, appelée "École iranienne du scorpion", gère au moins neuf centres de formation dans plusieurs villes en Iran. Pour deux jours de formation, les étudiants paient 600 000 tomans (35 euros).

L'un de nos journalistes a contacté cette école, en se présentant comme une personne souhaitant se lancer dans le commerce de venin de scorpion. On lui a expliqué qu'il avait besoin de 8 à 10 millions de tomans (entre 470 et 588 euros) pour acheter 1 000 scorpions, vendus par l'école. La personne en ligne lui a également assuré qu'il rentabiliserait cet investissement au bout d'un an. Quand il a demandé s'il était vrai que personne n'achetait ce venin, l'école lui a répondu qu'elle achetait elle-même du venin à raison de 30 à 90 millions de tomans par gramme, pour ensuite le revendre à des entreprises internationales.

Capture d'écran depuis le site Internet l'École iranienne du scorpion. Traduction des passages encadrés en rouge : "Le venin de scorpion est très cher sur le marché international, les prix varient entre 60 et 90 millions de tomans par gramme. Les échanges sur ce marché sont en espèces et ce marché a une très forte capacité [...] Nous vous soutiendrons jusqu'à ce que vous rentabilisiez votre investissement."

Le lendemain, nous avons rappelé et demandé cette fois un entretien avec la responsable. Zahra Sohrabi, directrice de l'École iranienne du scorpion, a d’abord répété que son entreprise achetait du venin de scorpion. Puis, lorsque nous lui avons demandé des preuves, elle a finalement admis qu’elle n'en avait pas encore acheté, "car le venin produit en Iran n'est pas de qualité suffisante".

L’École iranienne du scorpion affirme sur son site web qu’elle "collabore" avec des producteurs de venin internationaux tels que Latoxan, en France, et Venomtech, au Royaume-Uni. Cependant, ces deux sociétés ont déclaré à la rédaction des Observateurs de France 24 qu'elles n'avaient aucun lien avec l'École iranienne du scorpion, dont elles n'avaient jamais entendu parler auparavant, ni avec aucune autre société iranienne.

Interrogée sur ce point, Zahra Sohrabi a répondu que son école travaillait avec ces laboratoires de manière indirecte, par l’intermédiaire de sociétés aux Émirats arabes unis. Latoxan et Venomtech ont pourtant déclaré ne jamais acheter de venin à des tiers.

Capture d'écran depuis le site de l'Iran Scorpion School. Entourés en rouge, les logos des laboratoires internationaux et sociétés pharmaceutiques avec lesquels l'école prétend travailler.

Combattre les fraudeurs

Jusqu'à présent, d'après nos informations, les seules personnes qui ont eu des problèmes avec la loi sont les victimes de ces escroqueries. Récemment, la police est intervenue à plusieurs reprises chez des éleveurs de scorpions en zones urbaines. Dans la ville de Mechhed, dans le nord-est du pays, un homme qui avait 12 000 scorpions dans son appartement a été arrêté. Lors d'une autre affaire très médiatisée, la police a arrêté un homme qui transportait 2 000 scorpions dans un bus, après que l'un d'eux s'est échappé et a piqué un enfant.

Reportage vidéo réalisé par un média d'État montrant l'arrestation d'un homme qui avait 12 000 scorpions dans son appartement à Mechhed.

"Les arnaqueurs font fortune"

S'il est impossible de connaître le nombre exact de personnes qui ont été dupées par ces élevages de scorpions, certains médias iraniens affirment que près de 50 000 personnes ont au moins participé à des formations.

Devant l'ampleur de la situation, les autorités commencent à prendre en considération le problème. Alireza Naderi, entomologiste au ministère de l'Environnement, a souligné qu'au moins 45 personnes avaient déjà déposé des plaintes auprès de la police au sujet de ces centres de formation :
 
Nous avons déjà vu auparavant des escroqueries pour devenir riches rapidement, où des charlatans ont poussé les gens à élever des sangsues [pour les vendre à des médecins], mais cette escroquerie avec les scorpions est beaucoup plus lucrative. Les arnaqueurs font fortune. Malheureusement, les victimes continuent de se poser des questions : "Si le venin de scorpion est si lucratif, pourquoi ces formateurs ne gardent-ils pas pour eux ces techniques et cet argent ?" Qui vend des pioches à côté d’une montagne d’or ? Désormais, nous travaillons à combler les lacunes de la loi afin de pouvoir punir ces fraudes.

Alireza Naderi assure par ailleurs que son département est le seul organisme gouvernemental pouvant délivrer des autorisations pour élever des scorpions. Jusqu'à présent, ils n'ont accordé la permission qu'à une seule personne, dont l'élevage n'a pas pour objectif d'extraire du venin, mais de repeupler les cinq espèces de scorpions que le braconnage a mis en danger.

Cet article a été écrit par Ershad Alijani (@ErshadAlijani)