C'est une combine pour faire rapidement fortune qui empoisonne la vie de ceux qui se font avoir. Dans plusieurs pays, et particulièrement en Iran, de jeunes entrepreneurs se sont mis à élever des scorpions, persuadés que leur venin se revendra facilement, et au prix fort, sur le marché international. Sauf qu'il y a un problème : après avoir investi du temps et de l'argent dans ces élevages, beaucoup se rendent compte que... personne ne veut leur acheter du venin.

"Venin de scorpion à vendre". Sur des forums en ligne ou sur les réseaux sociaux, des messages comme celui-ci sont régulièrement publiés par des personnes vivant au Maroc, en Algérie, en Égypte, en Irak, en Afghanistan, en Inde, au Pakistan... et, le plus souvent, en Iran.

Une publication sur le réseau social Instagram faisant la promotion d'une vente spéciale de scorpions crassicauda.

En Iran, cet engouement pour les scorpions a commencé il y a deux ans. Bien que l'on ne sache pas exactement comment il est apparu, les premières publications vantant les prix mirobolants pour lesquels le venin de scorpion pourrait être vendu sur le marché international ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux.

Rapidement, des médias iraniens – y compris les médias d’État – se sont emparés de l'affaire pour raconter les histoires de jeunes entrepreneurs se lançant dans l'élevage de scorpions. Certains reportages affirmaient alors qu'ils pourraient gagner jusqu'à 10 millions de dollars (environ 8,8 millions d'euros) pour chaque litre de venin produit, en le vendant à des sociétés pharmaceutiques ou à des chercheurs en sciences.

Un reportage sur un élevage de scorpions récemment diffusé par la chaîne de télévision d'État iranienne (IRIB). 

Sur les réseaux sociaux iraniens, des centaines de photos et de vidéos montrent ces élevages de scorpions. Certaines expliquent même comment le venin est extrait des scorpions à l'aide d'électrodes produisant de petites décharges électriques.

"Exportation de venin de scorpion pur à plus de 95 %, avec des documents de laboratoire. En liquide ou en poudre, d'un gramme à 10 kg. Le plus grand élevage de l'est du pays [Iran]."

Dans ces publications, de nombreux entrepreneurs indiquent aussi le prix du venin qu'ils essaient de vendre, qui varie de 30 à 90 millions de Tomans par gramme (entre 1 760 et 5 290 € environ).

Ces élevages sont devenus si populaires que tout un réseau d’entreprises a vu le jour autour du "kajdom", "scorpion" en persan, à commencer par des centres de formation. Ces derniers se targuent d'apprendre à élever des scorpions, à extraire leur venin et à commercialiser ce produit sur le marché international. Ils vendent eux-mêmes des scorpions et le matériel permettant de récupérer le venin.

Cette vidéo montre le processus d'extraction du venin.

Des scorpions arrachés à leurs écosystèmes

Pour répondre à la demande croissante, des braconniers ont ratissé l'Iran à la recherche de scorpions vivants, des provinces de Khorasan, au nord-est, à Fars, au centre-ville, puis au Khouzestan, au sud-ouest. En fonction des spécimens, leurs prises se vendent entre 3 000 et 7 000 Tomans (entre 0,17 et 0,41 €).

Mais récemment, plusieurs écologistes iraniens ont tiré la sonnette d'alarme sur la diminution de la population de scorpions et qualifié d'arnaque ces élevages de scorpions. Alireza Shahrdari, un expert de la faune basé à Téhéran qui travaille pour le ministère de l'Environnement, a été l'un des premiers à mettre en garde les Iraniens au travers d'une publication sur Instagram.

Traduction de la publication Instagram du spécialiste de la faune Alireza Shahrdari: "Détruire la nature avec des revendications vides. Utilisez votre tête : ces formations pour élever des scorpions sont frauduleuses, vendre du venin de scorpion est une nouvelle arnaque et l'environnement paie le prix de la stupidité humaine. Arrêtez cette folie."

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, il s'inquiète des conséquences à long-terme de ce braconnage :

Il existe 56 types de scorpions en Iran, dont cinq sont dangereux pour l'homme. Les braconniers se moquent de ceux qu’ils capturent, car toute cette affaire est en réalité une arnaque. Dans les régions où ils opèrent, le braconnage réduit considérablement la population de scorpions. Et la situation devient alarmante dans les provinces du Khuzestan et du Khorasan.

Les scorpions jouent un rôle important dans le contrôle de la population d'insectes, y compris les insectes que les agriculteurs considèrent comme nuisibles. Sans ennemis naturels, les ravageurs attaqueront les cultures. Les scorpions sont aussi importants dans la chaîne alimentaire, ils nourrissent d’autres animaux comme les rongeurs. Lorsque les braconniers suppriment les scorpions de la carte, ils mettent beaucoup d'autres animaux en danger.

De "l'or liquide"... dont personne ne veut

Les centres de formation font la publicité du venin de scorpion comme d'un "or liquide". Il est vrai que le venin de scorpion coûte cher : Latoxan, un laboratoire français de renommée mondiale, le vend à 118 € par microgramme (un millionième de gramme). Le problème, c'est qu'ils prétendent également que ce venin peut être facilement vendu à l'international, à des sociétés pharmaceutiques ou à des chercheurs. Or, il n'existe en réalité aucun marché pour le venin produit par des éleveurs de scorpions amateurs.

Mohammad Fallah l'a appris à ses dépens. Ce jeune Iranien s'est lancé dans l'élevage de scorpions il y a un an :
 
J'ai environ 3 000 scorpions : j'en ai acheté la moitié et j'ai élevé l'autre moitié. J’ai dépensé près de 30 millions de Tomans [environ 1 800 euros – le salaire minimum en Iran est d’environ 950 euros par an] et j'ai tout appris sur Internet : comment les élever, comment les nourrir, comment extraire le venin et le stocker correctement.

Une fois que je récupère le venin, je le mets dans un réservoir d’hydrogène liquide pour ne pas qu'il se détériore, puis je l'apporte à un laboratoire médical pour le faire lyophiliser [procédé de conservation consistant en une congélation rapide et une déshydratation presque totale du produit concerné, NDLR]. Le laboratoire analyse également le produit et me fournit un document avec les résultats [permettant de connaître le spécimen scorpion et la pureté du venin].

Un éleveur de scorpions a posté cette photo sur Instagram montrant son élevage à Arak, dans le centre de l'Iran.
 
J'ai produit environ deux grammes de venin jusqu'à présent mais le problème, c'est que personne ne veut l'acheter. J'ai envoyé de nombreux messages à des sociétés pharmaceutiques et à des laboratoires internationaux. Dans la plupart des cas, ils ne répondent pas et quand ils le font, ils disent qu’ils n’en ont pas besoin.

J’ai aussi publié des annonces sur des sites B2B [sites de relations commerciales entre entreprises] ou encore essayé de vendre le venin en Iran. Mais personne n’est intéressé et je ne comprends pas pourquoi.

Cela devient très difficile pour moi, alors je commence à envisager d'autres options. Si rien ne change, je libérerai certains des scorpions dans la nature et vendrai le reste à ceux qui en voudront.
Cet article a été écrit par Ershad Alijani (@ErshadAlijani)