Des dizaines de familles syriennes et palestiniennes ont été arrêtées par la police thaïlandaise et placées dans un centre de rétention à Bangkok depuis la mi-octobre. La plupart de ces familles ont fui la Syrie et l’Irak en guerre depuis 2012. Bien qu’elles en aient fait la demande auprès du bureau régional du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) à Bangkok, elles n’ont pas pu obtenir le statut de réfugié, et il semble qu’aucun pays n’ait accepté de les accueillir. Elles déplorent aujourd’hui l’inaction de l’ONU. Certaines familles ont réussi à échapper au coup de filet policier, mais elles vivent désormais cachées, dans la crainte permanente des arrestations.

Selon les témoignages que nous avons recueillis auprès de Palestiniens installés en Thaïlande, ainsi qu'auprès de l’ONG "Le groupe d’action pour les Palestiniens de Syrie", le nombre des ressortissants palestiniens et syriens venus en Thaïlande depuis 2012 est estimé entre 450 et 600 personnes. Ces familles sont arrivées avec un visa touristique de trois mois, et se sont donc rapidement retrouvées en situation irrégulière. Aller en Thaïlande semblait une bonne solution, le pays étant l'un des rares à accorder des visas touristiques aux personnes venant de Syrie.

A leur arrivée en Thaïlande, ces familles ont effectué une demande d’asile auprès du bureau régional du HCR, dans l’espoir de bénéficier d’une procédure de réinstallation dans un pays tiers. Car, comme il n’est pas signataire de la convention de Genève relative à l’accueil des réfugiés, l’État thaïlandais estime qu’il n’a pas obligation d’accorder l’asile à ces Syriens et Palestiniens.

Des arrestations pour "la stabilité du pays"

Mi-octobre, la police thaïlandaise a multiplié les arrestations contre les migrants en situation illégale, notamment dans les bars et autres lieux publics. La junte militaire au pouvoir depuis le coup d’État militaire de 2014 a justifié cette opération, baptisée "X-Ray Outlaw Foreigner", par une volonté de "préserver la stabilité du pays" à l’approche des élections générales annoncées pour début 2019.

Des photos montrant des familles, dont des femmes et des enfants, entassées dans des remorques grillagées de camions de police, et d’autres où l’on voit des hommes en cellule ont circulé sur les réseaux sociaux. Manque de nourriture, cellules surchargées : les conditions de détention des familles, désormais enfermées dans le centre de rétention de Bangkok, seraient médiocres selon les témoignages que nous avons recueillis.

Ces photos montrant des Palestiniens embarqués dans des camions de police et enfermés en centre de rétention ont été publiées sur Facebook par plusieurs ONG, notamment sur la page du Groupe d'action pour les Palestiniens de Syrie.

"Beaucoup de familles ont déménagé, elles ont peur d’être dénoncées par les propriétaires de l’appartement"

Leith (pseudonyme) est originaire du quartier Rukneddine, à Damas. Il a fui la Syrie en 2013 avec son épouse. Pour l’instant, il a réussi à échapper aux arrestations, et vit caché.

"Avec mon épouse, on était partis en Thaïlande avec un visa touristique de trois mois. On pensait qu’on n’allait pas rester longtemps dans ce pays. On s’est inscrits auprès du bureau du HCR à Bangkok, en pensant qu’il allait nous trouver une solution de réinstallation dans un pays tiers dans les six mois. Mais au bout de cinq ans, rien n’a été fait.

Une fois notre visa expiré, on s’est retrouvés en situation irrégulière. Des bienfaiteurs thaïlandais nous ont soutenus en nous fournissant des certificats de sponsor qu’ils faisaient établir auprès de la police. En somme, dans ce document, ils s’engageaient à nous prendre en charge.

Ces certificats ont une durée de validité limitée, 18 mois maximum [le document coûte environ 1000 euros] mais pendant cinq ans, ils ont été renouvelés par des Thaïlandais. Des bonnes âmes nous ont également aidés à trouver du travail. Je suis architecte de formation, j’ai réussi à trouver un travail en tant que vendeur dans une boutique de téléphones et de sacs à main.

Je suis arrivé en Thaïlande, en 2013, je venais tout juste de me marier et ma femme était enceinte pour la première fois. Je croyais qu’elle n’aurait même pas le temps d’accoucher en Thaïlande. Aujourd’hui, cinq ans après, j’ai trois enfants et je suis toujours sans pays d’accueil."

Depuis leur arrivée sur le sol thaïlandais, les Palestiniens et Syriens détenteurs d’un certificat de sponsor sont tenus de se rendre toutes les deux semaines au commissariat pour signer un document attestant de leur présence sur le territoire. Leith poursuit :

Les autorités thaïlandaises ont commencé à perdre patience [car ces familles n’obtenaient pas de statut auprès du HCR, ndlr]. Vers la fin du mois de septembre, elles ont commencé à arrêter tous ceux qui se rendaient au commissariat pour signer. Elles ont annulé leurs certificats de sponsor et les ont placés dans le centre de rétention de Bangkok.

La police a également mené des descentes dans plusieurs quartiers pour mener des arrestations.On vit dans la peur, désormais. Beaucoup de familles ont déménagé, parce qu’elles ont eu peur d’être dénoncées par les propriétaires de l’appartement qu’elles louaient.

"Lors de son rendez-vous habituel au commissariat, l’époux de ma sœur a été interpellé"

Leïla (pseudonyme) est une Palestinienne de Syrie. En 2013, elle a fui le camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk, près de Damas – alors théâtre de violents combats entre les forces progouvernementales syriennes et les factions rebelles – pour la Thaïlande. Mais elle vit dans l’angoisse d’une arrestation depuis que sa sœur a été arrêtée avec son époux et ses enfants il y a deux semaines. Elle raconte :

"L’époux de ma sœur avait son habituel rendez-vous au commissariat pour signer le document de présence à la mi-octobre. Il avait peur d’être arrêté, il ne voulait pas s’y rendre. Il a contacté le HCR, et on lui a dit au téléphone qu’on ne pouvait rien faire pour lui et qu’il ferait mieux de se rendre au commissariat. Il s’est alors rendu au commissariat, et il a été aussitôt interpellé et placé en centre de rétention.

Peu après, son époux, ma sœur et ses enfants ont été arrêtés par la police au cours d’une descente dans le quartier. On vivait dans le même appartement. Je m’étais cachée avec mes deux filles dans une chambre, et par miracle la police n’a pas remarqué notre présence. En revanche, les agents de police ont réussi à rattraper ma sœur qui s’était enfuie sur les toits, ainsi que ses deux enfants. Ils ont été emmenés au centre de rétention de Bangkok.

Le même jour, la police a embarqué deux familles palestiniennes d’Irak et une famille de Syrie. Ils sont tous dans le même centre de rétention.

Mon époux est décédé il y a quelques années en Syrie. Je suis seule à la maison, avec mes enfants. Je ne mets plus le nez dehors, de peur de me faire embarquer à mon tour."

Le HCR dit "manquer de ressources"
 

Aujourd’hui, le HCR est pointé du doigt par ces migrants. Ils accusent l’agence onusienne de les avoir abandonnés à leur sort, et de ne pas leur avoir trouvé un pays d’accueil. Contactée par France 24, une porte-parole du HCR, Hannah McDonald, explique que les moyens à disposition de l’organisme sont très limités :

Le HCR et ses partenaires disposent d’un modeste programme d’assistance, eu égard au manque de ressources. Ces ressources doivent donc bénéficier en priorité aux réfugiés qui se trouvent dans les situations les plus vulnérables.

Certains migrants souhaitent être réinstallés [dans un pays tiers]. Mais, en réalité, il y a beaucoup plus de réfugiés à travers le monde qui ont besoin d’une réinstallation que de place disponibles. Moins de 1 % des réfugiés à travers le monde sont réinstallés chaque année, et le nombre de places continue de décliner.

Cette campagne d’arrestations des migrants en situation illégale vise en priorité les personnes "à la peau foncée". "Notre travail, c'est de séparer parmi les personnes à la peau foncée les bons de ceux qui ont de fortes chances de commettre des délits" a expliqué à l’AFP le chef de l’immigration, Surachate Hakparn, en faisant allusion aux migrants africains, notamment les Nigérians et les Ougandais. Mais ces raids visent aussi des personnes qui ont fui la guerre ou des persécutions dans leur pays. En plus des arrestations qui ont touché les communautés palestinienne et syrienne, plus de 70 chrétiens pakistanais ont été interpellés en octobre alors qu'ils ont fui des persécutions religieuses, ce qui leur donne droit à prétendre au statut de réfugiés, rapporte l’AFP.

Depuis début octobre, un millier d'étrangers en situation irrégulière ont été interpellés, dans la la plupart des cas pour être restés après l'expiration de leur visa de touriste.

Article rédigé par Djamel BELAYACHI