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À cheval, sur des scooters et des motos, des carcasses d’animaux destinés à la consommation sont transportées chaque jour sans emballage entre l’abattoir et les étals des marchés de Bamako, sans aucune protection. Une pratique illégale mais fréquente. Inquiet pour sa santé, notre Observateur a filmé ces transporteurs de viande dans les rues poussiéreuses de la capitale malienne.

Il s’est rendu notamment sur les marchés de Sabalibougou - l’un des principaux marché vendant de la viande à Bamako, de Garantiguibougou et Kalaban Koura, et dans les rues de plusieurs quartiers de Bamako.  Partout, le constat est le même.

"J’ai peur de tomber malade"

Omar Sissoko, 21 ans, est étudiant en histoire à Bamako. Il a filmé les pratiques de certains bouchers

J’ai filmé ces images à un mois d’intervalle, mais c’était toujours la même chose : la viande est transportée dans un nuage de poussière avant d’être entreposée à l’air libre sur les marchés pour être vendue. Ici c’est un problème connu qui interpelle tous les consommateurs. Moi-même je mange de la viande achetée tous les matins au marché. Ça m’inquiète et j’ai peur de tomber malade.

Vidéos tournées par notre Observateur dans les rues de Bamako. 

Les cuisinières employées dans ma maison m’ont expliqué qu’elles doivent laver la viande plusieurs fois dans plusieurs eaux différentes avant la cuisson. Elles disent qu’elles trouvent tout le temps de la poussière, du sable mais aussi des échardes et des morceaux de bois, car les morceaux sont découpés sur des tables en bois.

En plus de cela, la viande est en contact direct avec les gaz d’échappement des véhicules, et touche parfois des parties du moteur.

Viande transportée sur une moto, en contact avec le moteur. Photo de notre Observateur. 

Bouchers en difficulté, abattoirs privatisés

Ce mode de transport est choisi par de nombreux bouchers par manque de moyens. Et pourtant, il est illégal : au Mali, un arrêté interdit le transport de viande sur les deux-roues sans emballage protecteur, mais il n’est pas respecté,

Mais "les bouchers détaillants de Bamako se trouvent dans une situation de plus en plus difficile", écrivait dans un article scientifique publié dans le Journal des africanistes, l’ethnologue française Anne-Elène Delavigne en 2011. "Ils dépendent du crédit en chaîne où les bovins doivent être réglés comptant. Un système fragile et périlleux qui favorise les dettes et les faillites".

À Bamako, les consommateurs préfèrent consommer la viande moins de 12 heures après l’abattage de l’animal, généralement un bovin, détaille l’étude d’Anne-Élène Delavigne. Pour cette raison, de nombreux bouchers et consommateurs estiment que les systèmes de transport et de stockage réfrigérés ne sont pas nécessaires. 

Certains bouchers utilisent même les transports en commun

Au-delà des difficultés rencontrées par les bouchers, cette méthode de transport s’explique par la privatisation des abattoirs, selon Issa Diallo, un représentant de la Fédération des groupements interprofessionnels du bétail et de la viande du Mali (FEBEVIM).

Avant la privatisation de l’abattoir frigorifique de Bamako en 1994 et celui de Sabalibougou en 2003 (repris par l’État en 2012), le transport était géré par ces établissements. Mais depuis la démocratisation du pays initiée en 1991 et ces privatisations, chaque boucher doit se débrouiller pour transporter la viande au marché chaque matin. J’estime que 20 à 30 % des bouchers bamakois utilisent des scooters, des motos ou des tricycles. Les autres utilisent les transports en commun, une voiture ou un pickup.

Un arrêté prévoit que, sans emballage, ce mode de transport est interdit. De nombreux textes encadrent notre profession par ailleurs. Mais rien de tout ça n’est respecté, parce que l’État malien est faible et que personne ne sanctionne les fraudeurs.

Pour Abdoul Wahab Diakité, vice-président de l’ACSOMA, une association de consommateurs, ces méthodes de transport illégales présentent des risques non négligeables pour la santé.

"Elles altèrent nécessairement la viande puisqu’elle est exposée à tout. On ne sait pas quel genre de microbe on peut y trouver. Généralement les consommateurs sont très précautionneux avec la viande qu’ils achètent : elle est lavée plusieurs fois, souvent avec du vinaigre [désinfectant, NDLR] et cuite pendant très longtemps".