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Chaque samedi, Étienne Kasereka, un jeune musicien, se rend dans le camp de déplacés de Kiwanja, au nord-est de la République démocratique du Congo, pour proposer une activité musicale aux enfants, déscolarisés et traumatisés après avoir fui des zones de conflits. Interpellé par cette rare initiative, notre Observateur dans le Nord-Kivu Joseph Tsongo est allé à sa rencontre.

Depuis plusieurs années, des familles fuyant les conflits dans le Lubero - un territoire notamment marqué par la présence des miliciens Maï-Maï - ont trouvé un précaire refuge à Kiwanja. Sur un terrain paroissial prêté par l'Église catholique de l’agglomération, elles vivent dans des tentes de fortune et ne reçoivent que très peu d’aides des organisations locales et internationales.

Notre Observateur Joseph Tsongo, journaliste et blogueur, s’est rendu sur place samedi 20 octobre et nous a envoyé une série de photos et de vidéos d’un atelier musical organisé pour les enfants déplacés par Étienne Kasereka, un jeune artiste de Kiwanja.


Notre Observateur dit avoir été "surpris" par ce projet, les habitants étant généralement très méfiants envers les populations du camp :

"Les enfants, qui souffrent de séquelles émotionnelles, ne vont pas à l’école parce que les parents n’ont pas les moyens"

Quand je me suis rendu dans le camp, j’ai eu la surprise de trouver ce musicien entouré d’enfants en train de chanter. C’était très touchant. Une dame du camp m’a dit que ce jeune homme de Kiwanja venait apprendre à chanter et à jouer de la guitare aux enfants tous les samedis. Ce n’est pas très courant de voir des artistes engagés à ce point. Il pourrait jouer pour se faire de l’argent...Mais il vient ici, dans ce camp insalubre où les familles manquent de tout.

Celles-ci viennent, pour la majorité, du Lubero ou de Bwito et se sont installées à Kiwanja il y a près de trois ans. Des tentes et des bâches leurs ont été prêtées par le Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU (HCR) et elles reçoivent quelques dons alimentaires du PAM (Programme alimentaire mondial). Mais au quotidien, il n’y a personne pour les accompagner.

Les enfants, qui souffrent de séquelles émotionnelles, ne vont pas à l’école parce que les parents n’ont pas les moyens. Pour les parents, il n’y a pas d’opportunités de travail à Kiwanja car il n’y a déjà pas assez de terres pour les habitants. Du coup, ils vont couper du bois et le revendent ou bien font d’autres petits boulots très mal payés de la sorte. Pendant ce temps, les enfants errent et sont souvent accusés par les locaux d’être des voleurs.

Selon la MONUSCO, cela fait quatre ans que la région du Lubero est marquée par des conflits entre les communautés Hutu, Nande et Hunde, souvent exacerbés par des milices ethniques, comme les Nyatura (milice Hutu) ou les Maï-Maï (majoritairement Nande). 

En 2016, selon Radio Okapi, des dizaines des civils avaient été tués dans des conflits entre les communautés Hutu, Nande et Hunde à Bwito. Toujours selon la même source, entre septembre et décembre 2017, près d'une trentaine de personnes ont été tuées et au moins 2 000 habitations ont été incendiées lors des attaques des représailles des groupes armés Maï-Maï et Nyatura au Nord de la chefferie de Bwito (Nord-Kivu).

 

 

"Ce que j’aimerais, c’est qu’ils puissent commencer à mettre en chansons ce qu’ils ont vécu"

Étienne Kasereka, 21 ans, fait des études en bâtiment et travaux publics à environ 5 kilomètres au sud de Kiwanja, dans le territoire de Rutshuru. Sur son temps libre, il fait de la musique et se produit dans des salles et cafés locaux. Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24 concernant son initiative avec les enfants déplacés, il raconte vouloir simplement "agir à son échelle" et appelle d’autres artistes à le rejoindre :

J’ai été très marqué par les conditions de vie de ces enfants. Ils n’ont pas les moyens d’aller à l’école et ne font rien de leurs journées. Ce sont des avenirs gâchés si on ne fait rien pour les aider à s’en sortir. Moi, je n’ai pas d’argent à leur donner, je n’ai pas de vêtements à leur offrir. Mais je me suis donc dit que pour agir à mon échelle j’avais toujours ma guitare et ma voix. Depuis un an, je m’y rends tous les samedis. Parfois, quand j’ai le temps après mes études, j’essaie de m’y rendre en semaine même si c’est plus aléatoire. Lors de ce rendez-vous hebdomadaire qui dure une à deux heures, je leur apprends des chansons et parfois quelques accords à la guitare. En général, une vingtaine d’enfants sont présents, mais ça peut aller jusqu’à 50 certains jours.

J’espère leur remonter un peu le moral avec cette activité. J’ai aussi vu certains jeunes, traumatisés et renfermés, changer de comportement petit à petit. Tous commencent à se confier un peu plus, à raconter leurs histoires. Ce que j’aimerais, c’est qu’ils puissent commencer à mettre en chansons ce qu’ils ont vécu. Cela pourrait être un moyen de déconstruire les préjugés qu’ils subissent. Moi-même quand j’ai commencé ce projet, on m’a dit que j’étais fou puis, au fur et à mesure, les habitants de Kiwanja ont compris mon engagement. J’aimerais aussi que d’autres artistes et résidents me rejoignent pour développer le projet et apprendre d’autres choses à ces enfants. 

Plus d’un million de déplacés internes dans le Nord-Kivu

Depuis 20 ans, l’est de la RD Congo est déchiré par des conflits sanglants, qu'ils soient interethniques, confessionnels, ou pour le contrôle de territoire et de ressources. 

Dans le Nord-Kivu, une région forestière très densément peuplée, plus de 70 groupes armés opèrent, poussant certains habitants à fuir leur foyer. Selon le Haut-commissariat aux réfugiés (UNHCR), plus d’un million de civils sont des déplacés internes. Près de 250 000 habitants du Nord-Kivu se sont par ailleurs réfugiés en Ouganda voisin.

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