Observateurs

Des équipes médicales en charge de la riposte contre l’épidémie d’Ebola ont été prises pour cible par des populations dans les villes de Beni et Butembo, dans le Nord-Kivu (au nord-est de la République démocratique du Congo). Dans cette région en proie à des conflits armés, cette hostilité s’explique, selon nos Observateurs, par le "traumatisme des populations" après plusieurs années de violence et "l'instrumentalisation politique" de la maladie, qui a déjà fait 139 victimes depuis le début du mois d’août.

Pour la première fois depuis la découverte du virus Ebola en 1976, les organisations de santé sont confrontées à une épidémie d’Ebola dans une zone de conflits. Début août, 181 cas confirmés et 139 décès ont été recensés dans le territoire de Beni, une zone densément peuplée et marquée par la présence de plusieurs groupes armés. Dans ce contexte, la lutte contre le virus s’accompagne de nouvelles difficultés pour les organisations de santé.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rapportait notamment, dans un communiqué daté du 17 octobre, huit "incidents majeurs concernant la sécurité" et compliquant le travail de la riposte dans la zone de Beni ces deux derniers mois. Le 22 septembre, une attaque attribuée aux rebelles ougandais des Allied democratic forces (ADF), qui a fait une vingtaine de morts, a obligé les autorités sanitaires à suspendre leurs opérations durant plusieurs jours.

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L’OMS pointait également une forte "méfiance des communautés", qui s’est traduite à Beni et Butembo par des scènes de violence contre les équipes médicales, comme en témoignent des images publiées sur les réseaux sociaux.

À Butembo d’abord, quatre photos partagées le 4 octobre sur Twitter par la Croix-Rouge en RD Congo montrent des volontaires de l’association blessés. En légende, la Croix-Rouge explique qu’ils ont été agressés lors de "l’enterrement digne et sécurisé d’une victime d’Ebola".

"Quand une personne décède d’Ebola, son corps est très contagieux, il y a donc des précautions à prendre lors de l’enterrement"

Selon le Dr Jacques Katshishi, coordinateur des opérations contre Ebola pour la Croix-Rouge, actuellement à Beni, cet incident s’est déroulé le 3 octobre sur fond de méconnaissances des règles sanitaires lors du décès d’une personne contaminée :

Quand une personne décède d’Ebola, son corps est très contagieux : il y a donc des précautions à prendre pour l’enterrer. Les bénévoles qui s’en chargent doivent mettre une tenue de sécurité et des gants, puis le corps est placé dans un sac mortuaire qui est ensuite disposé dans un cercueil [depuis le début de l’épidémie, plus de 180 volontaires de la Croix-Rouge, spécialement formés aux "enterrements dignes et sécurisés", ont enterré 162 corps au Nord-Kivu, NDLR]. Nous avions eu une concertation préalable avec la famille de la femme décédée pour leur expliquer ce protocole. Tout se passait comme prévu jusqu’à ce que les trois volontaires chargés de l’enterrement arrivent au cimetière du quartier de Ngesse, à Butembo, et découvrent un groupe de personnes demandant à voir si le corps est bien dans le sac mortuaire. Les volontaires ont refusé et ont alors été frappés très violemment par plusieurs personnes. Deux d’entre eux ont été grièvement blessés et ont dû recevoir des soins à l’hôpital.

Quelques jours plus tard, un incident similaire a eu lieu à Beni, dans la commune de Mulekera. Dans une série de photos partagée dans des groupes WhatsApp (et ci-dessous sur Facebook sur une page dédiée à la ville voisine de Butembo, le 9 octobre), des dizaines de personnes apparaissent attroupées autour d’un cercueil. Sur l’une des images, un homme et une femme sont en train de l’ouvrir. Deux autres photos montrent une femme - qui serait une proche du défunt - allongée à côté du cercueil ouvert.

Germain Hassan Kyawere, habitant de Beni et journaliste indépendant, s'est rendu sur place après avoir été alerté par des contacts. Selon lui, les habitants du quartier voulaient vérifier que le corps n’avait pas disparu :

C’était le 7 octobre et la population du quartier de Ngongolio était en colère après le décès d’un jeune homme contaminé par Ebola. Quand les volontaires chargés de l'enterrement sécurisé sont arrivés, des habitants ont barricadé la route et bloqué leur véhicule. Ils ont ensuite ravi le cercueil pour l’ouvrir et vérifier qu’il n’était pas vide. Les agents de la riposte ont fui et la police est arrivée peu de temps après pour régler la situation, mais la famille s’était déjà chargée seule de l’enterrement.

Les équipes médicales étaient soupçonnées d’avoir coupé des parties du corps ou de l’avoir fait disparaître. Ces rumeurs sont courantes car ici, la population est traumatisée par les conflits et donc très méfiante. Les enterrements sécurisés sont aussi difficiles à vivre pour certaines familles qui veulent enterrer leurs proches selon la coutume, c’est-à-dire en touchant le corps du défunt pour lui dire au revoir avant de refermer le cercueil.

Face à cette situation, le directeur général de la lutte contre la maladie et coordonnateur de la riposte au ministère de la Santé, le docteur Bathe Ndjoloko, a appelé le maire de Beni à prendre en charge la situation devenue ingérable. Deux jours plus tard, les personnes impliquées dans le vol du cercueil ont demandé pardon aux équipes de la riposte. Ils ont également dû se faire vacciner car ils s’étaient très fortement exposés au virus.

"Les équipes médicales ne sont pas connues des habitants et ne parlent pas toujours la même langue"

Pour notre Observateur Umbo Salama, journaliste à Butembo, d’autres incidents ont eu lieu à Beni et Butembo, sans pour autant être documentés sur les réseaux sociaux. Selon lui, les rumeurs et le poids de la tradition ne sont pas les seuls éléments d’explication de cette défiance de la population. Il avance notamment les erreurs de communication des organisations de santé et l’instrumentalisation politique de la question :

Il y a eu d’autres scènes de confusion lors d’enterrement de personnes mortes d’Ebola à Butembo, avec à chaque fois la même théorie qui affirme qu’Ebola est une maladie montée de toute pièce pour que les organisations internationales se fassent de l’argent. Des rumeurs avancent aussi que les vaccins pourraient être fabriqués pour exterminer la population. J’ai moi-même vu en septembre une scène de panique dans une école où les enfants pensaient qu’ils allaient être vaccinés de force alors qu’il s’agissait d’une équipe de la riposte qui venait sensibiliser les élèves [des rumeurs similaires ont circulé à Beni, poussant le ministère de la Santé a publié un démenti sur les réseaux sociaux (voir ci-dessous), NDLR].


Je pense qu’il n’y a pas eu assez de sensibilisation sur la vaccination et que des erreurs ont été commises au début en n’impliquant pas les relais communautaires locaux [notamment les tradipraticiens, qui sont les premières personnes de référence des habitants lorsqu’ils sont malades, NDLR]. Par ailleurs, les professionnels qui sont venus pour cette opération de vaccination et de lutte contre Ebola ne viennent pas de la région, ce qui pose des problèmes car ils ne sont pas connus et ne parlent pas la même langue que les communautés de Beni et Butembo. Il y a également des politiques qui ont su profiter de la situation pour alimenter les doutes et les peurs.

Une "exploitation de la maladie par des hommes politiques locaux"

Dans un communiqué le 26 septembre, l’OMS s’inquiétait également de cette instrumentalisation. "Certaines familles ont choisi de s’occuper de leurs malades à domicile car elles ont été mal informées et parce que la peur, compréhensible, de la maladie est maintenant exploitée par les hommes politiques locaux", écrivait l’organisation.

Fin août, le député national de Butembo, Crispin Mbindule Mitono, s’était notamment fait remarquer lors d’une déclaration à la presse, en comparant Ebola à une nouvelle "force meurtrière" visant les habitants de la zone de Beni et Butembo. "Scientifiquement, je ne crois pas qu’il soit possible d’avoir d’abord les meurtres de gens à Beni, et maintenant [Ebola], sans que [les deux événements, NDLR] ne soient apparentés", avait-il expliqué en kiswahili, selon des propos rapportés en français par le journaliste Merveille Kakule Saliboko dans un article de blog.

À quelques mois de l'élection présidentielle en RD Congo - qui doit avoir lieu le 23 décembre, en même temps que les législatives et les provinciales -, la position du député avait rapidement été critiquée par ses adversaires, appelant à ne pas "l’élire".

Contacté par notre rédaction, le député, membre du parti d’opposition l’Union pour la nation congolaise, affirme cependant que ces propos ont été "mal interprétés par ses adversaires politiques" et qu’il ne nie pas l’existence de la maladie.

De son côté, le gouverneur du Nord-Kivu s’est livré à l’opération de communication inverse le 3 octobre, en allant se faire vacciner à Butembo "pour montrer l’exemple".


La République démocratique du Congo a déjà connu neuf épidémies d’Ebola. Mercredi 17 octobre, le directeur général de l’OMS s’est montré optimiste en affirmant que cette nouvelle flambée d’Ebola dans l’est du pays pouvait être "sous contrôle cette année" et que 18 000 personnes, dont 4 000 enfants, avaient déjà été vaccinées depuis le mois d’août.