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Depuis une semaine, des élèves du lycée professionnel Anne-Marie Javouhey à Cayenne, en Guyane, multiplient les manifestations pour dénoncer le placement en centre de rétention administratif d’un de leur camarade sans-papiers. Originaire d’Haïti, le jeune homme devrait bientôt être reconduit à la frontière.

[Actualisation le 02/10/18 : Le lycéen a finalement découvert qu'il était français et a pu échapper à l'expulsion. Selon la préfecture, le lycéen était "entré de manière irrégulière en Guyane" deux ans plus tôt et avait essuyé des "refus" à sa demande d'asile, de la part de l'Ofpra et de la Cour nationale du droit d'asile, en février 2018. Dans la soirée du lundi 1er octobre, suite à des documents fournis par l'avocat du lycéen, la préfecture a annoncé le "retrait de la procédure d'éloignement". "Les éléments transmis par l'avocat de l'intéressé (...) ont permis d'établir que son père a été naturalisé français en 1995, mais a déclaré la naissance de son fils en 1997 auprès des autorités haïtiennes, sans déclarer cette naissance auprès des autorités françaises afin que l'enfant soit reconnu légalement en tant que français, ce qui a laissé l'enfant dans l'idée qu'il était de nationalité haïtienne, et dans l'ignorance de sa nationalité française", a précisé la préfecture à l'AFP. La situation du jeune homme avait suscité une forte mobilisation de ses camarades.]

Plus d’une centaine de lycéens ont manifesté à plusieurs reprises devant la préfecture de Cayenne la semaine dernière pour apporter leur soutien à Ersno Beljour, 21 ans, un jeune homme d’origine haïtienne en situation irrégulière sur le territoire. Cet élève a été arrêté, jeudi 13 septembre, alors qu’il se "rendait à l’école en uniforme", selon le Réseau éducation sans frontières. Transféré dans la foulée en centre de rétention administratif, il devrait être expulsé.


Vidéo de notre Observateur Dutheau Lafleur, membre de l'association "Aide Aux Jeunes". Manifestation du vendredi 28 septembre.

"Maintenant, quand je vais au lycée j'ai peur"

Marie (pseudonyme), 21 ans, est élève au lycée professionnel Anne-Marie Javouhey. Elle aussi originaire d'Haïti et sans-papiers, elle a participé aux mobilisations contre l'expulsion d'Ersno Beljour. Selon elle, cette arrestation a instauré un climat de "stress" chez les élèves.
 
Notre ami n'avait pas de carte de séjour et a été arrêté sur le chemin de l'école. Il n'avait plus de famille en Guyane et vivait avec des proches. Parmi mes amis au lycée, nous sommes nombreux à être étrangers et à avoir des problèmes de papiers... C'est une réalité. Moi par exemple, je suis arrivée en Guyane il y a deux ans avec mes parents qui n'ont pas de titres de séjour. Nous n'avons pas eu le choix, souvent nous avons suivi notre famille.
Si même les jeunes qui sont scolarisés sont expulsés en allant à l'école, comment on va faire ? On n'est pas des délinquants, mais des élèves de lycée ! Maintenant quand je vais au lycée j'ai peur, je stresse et je ne me sens pas en sécurité. On veut juste étudier et s'en sortir. Moi j'aimerais finir mes études, faire un BTS et après travailler.... J'ai peur de ne pas pouvoir. C'est pour cela que nous nous sommes mobilisés. Nous avons organisé des marches du lycée à la préfecture lundi, mardi, mercredi et vendredi. Ces mobilisations se sont bien passées, sauf vendredi où on était une centaine devant la préfecture, avec des associations venues nous soutenir. On voulait que quelqu'un vienne nous parler pour répondre à nos inquiétudes, mais personne n'est venu alors on s'est remis à marcher dans les rues. La police nous a bloqués, mais on voulait continuer à manifester. Pour nous en empêcher, ils ont lancé du gaz lacrymogène. Ce lundi [1er octobre], nous sommes retournés en cours, en espérant avoir une réponse concernant le sort de notre ami. Nous reprendrons les manifestations dans la semaine si nécessaire. 

Les lycéens expliquent avoir reçu du gaz lacrymogène lors de leur manifestation vendredi 28 septembre. Vidéo de notre Observateur Dutheau Lafleur, membre de l'association "Aide Aux Jeunes".
 
Les possibilités de recours d'Ersno Beljour ayant toutes été épuisées, l'avocat du jeune homme, Me Jérôme Gay, a déposé le 27 septembre un recours gracieux auprès de la préfecture. Interrogé par le quotidien France Guyane, il soutient qu'il est "nécessaire de faire un examen appronfondi de la situation". "Je pense que le lycée doit rester un sanctuaire", a-t-il encore expliqué.

Vidéo de notre Observateur Dutheau Lafleur, membre de l'association "Aide Aux Jeunes". Manifestation du vendredi 28 septembre.

Vidéo de notre Observateur Dutheau Lafleur, membre de l'association "Aide Aux Jeunes". Manifestation du vendredi 28 septembre.

"Depuis 4 ou 5 mois, il y a eu un changement de politique avec une augmentation des interpellations d'élèves"

 
Pour Aurore Goursaud, enseignante et membre du réseau RESF, le placement en centre de rétention administratif en vue d'une expulsion d'Ersno Beljour remet en cause un "accord de principe" qui existait depuis 2006 avec la préfecture pour empêcher l'expulsion de jeunes majeurs scolarisés.
 
En 2006, il y a eu une grande mobilisation en Guyane contre l'enfermement en centre de rétention de trois lycéens. Grâce à cette mobilisation, on était parvenu à un accord de principe avec la préfecture indiquant qu'on ne toucherait plus aux élèves scolarisés. Mais depuis 4 ou 5 mois, il y a eu un changement de politique avec une augmentation des interpellations d'élèves. L'expulsion très probable de cet élève est une première et montre bien que la préfecture revient sur cet accord de principe. D'autant que c'était globalement un élève qui allait régulièrement à l'école et qu'il était identifiable comme élève puisque quand il a été arrêté il avait un t-shirt avec le nom de son lycée. Il avait certes 21 ans, mais ce n'est pas du tout étonnant en Guyane, surtout en lycée professionel : de nombreux élèves ont du retard parce qu'à leur arrivée en France, en fonction de leur niveau scolaire, ils peuvent passer par des classes d'adaptation. Il y a aussi des élèves qui n'ont pas énormément été scolarisés avant d'arriver en France, d'autres encore qui ne parlent pas bien français. Il faut savoir que même certains élèves nés en Guyane n'ont pas forcément le français pour langue maternelle car c'est un territoire plurilingue. Donc des élèves qui ont du retard, c'est finalement assez fréquent. On entend aujourd'hui – et c'est assez récent – des critiques disant que les élèves étrangers un peu plus âgés prennent la place d'autres élèves dans les classes... C'est vrai qu'il y a un problème de place dans les établissements scolaires en Guyane, mais c'est avant tout un problème de manque de construction d'infrastructures. C'est à mon sens un manque de volonté et non un problème lié aux étrangers. 
 
Dans un communiqué daté du 28 septembre, la Ligue des droits de l'Homme (LDH) a fait savoir qu'elle protestait "contre l’arrestation et le maintien en rétention depuis deux semaines, en vue de son expulsion, d’un lycéen de Cayenne" et insisté sur le "mépris des accords passés entre les administrations préfectorale et rectorale, comme l’interpellation policière, devant les écoles, de mères isolées accompagnant leurs enfants le jour de la rentrée". Au mois de septembre en Guyane, trois femmes sans-papiers ont en effet été interpellées alors qu’elles venaient déposer leurs enfants à l’école, comme le rapporte Street Press.
 
La Guyane est le seul territoire d’outre-mer français habité et de l’Union européenne à avoir une frontière terrestre avec des pays d’Amérique latine. Cette région exerce ainsi une forte attractivité économique et sociale, notamment pour les Haïtiens, les Brésiliens et les Surinamais. La population de nationalité étrangère représente 35 % de la population totale. À titre de comparaison, c'est moins qu'à Mayotte (40 %) mais beaucoup plus qu’en métropole (6,4 % en 2015). Parmi eux, le ministère de l’Intérieur estimait le nombre d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire entre 30 000 et 60 000 en 2012.
 
Cet article a été écrit par Maëva Poulet (@maevaplt).
France /  Guyane