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À La Havane, un petit groupe de cyclistes tente de diffuser la "culture du vélo" en organisant des sorties mensuelles à travers la capitale. Un défi à Cuba, où ce moyen de locomotion a longtemps été un symbole de pauvreté et reste associé dans la mémoire de nombreux Cubains aux graves pénuries des années 1990.

Tous les premiers dimanches du mois, à 17 heures, des dizaines de cyclistes se rejoignent au niveau du Parque de Los Martires Universitarios, au cœur de La Havane, pour découvrir leur ville autrement.

Lancée en septembre 2015 par Yasser González, un habitant de 33 ans, cette initiative pourrait sembler anodine dans de nombreux pays du monde. Mais à Cuba, où l’image du vélo ravive la douloureuse mémoire de la crise des années 1990, elle revêt une tout autre symbolique.

À cette époque, juste après la chute du mur de Berlin et la chute de l’URSS en 1991, Cuba est entré – selon la formule alors consacrée par le parti-État – dans une "période spéciale en temps de paix". Le communisme cubain, qui avait survécu en échangeant du sucre contre du pétrole soviétique, se retrouve empêtré dans une grave crise, marqué par les pénuries de carburant pour l’industrie et les transports publics. Pour y faire face, Fidel Castro commande à la Chine plus de 700 000 bicyclettes. Depuis, chez de nombreux Cubains, l’image du vélo évoque ces années de privation.

"Le vélo a gardé cette image négative, symbole de l’extrême pauvreté"

C’est contre ce "trauma" que Yasser González et la petite communauté qu’il a constituée grâce aux réseaux sociaux sillonnent la ville à coup de pédales :

Quand le projet a commencé, en 2015, cela faisait déjà quelques années que je me renseignais sur le vélo en Europe. Je me disais qu’il serait intéressant qu’à Cuba on puisse aussi avoir cette alternative aux transports publics. J’ai alors monté le groupe "Bicicletear La Habana" simplement pour motiver des Cubains à faire des sorties à vélo. On a rapidement décidé d’un rendez-vous fixe tous les premiers dimanches du mois, toujours au même endroit et à la même heure.


Au début, attirer des Cubains n’a pas été simple, et il y avait surtout des étrangers. Disons que sur 20 personnes, on comptait peut-être quatre Cubains. Il faut dire qu’ici, les gens sont un peu "traumatisés" par le vélo. Au début des années 1990, avec l’effondrement du Bloc Socialiste, Cuba a perdu ses relations commerciales bilatérales et n’était plus approvisionné en pétrole. Très vite, les transports publics sont devenus un désastre. Tous les bus ont arrêté de fonctionner et l’idée géniale de Castro avait été… de commander des vélos chinois. Dans la première partie des années 1990, on utilisait donc quasi exclusivement le vélo : il n’y avait pas d’autres alternatives. Depuis, le vélo a gardé cette image négative, symbole d’extrême pauvreté, car cette crise économique a été très profonde et a beaucoup affecté la vie des Cubains. Ma génération était à l’époque "trop jeune" pour se rendre compte de tout cela. Nous, on profitait même plutôt bien de nos tours à vélo.


Tout cela a changé vers la fin des années 1990. Les vélos ont disparu à mesure que le pays, lentement, a vu sa situation s’améliorer. Dans les villes, les infrastructures liées à la pratique du vélo – comme les garages, les pistes cyclables – ont également disparu.

"Le problème, c’est qu’avoir un vélo reste encore compliqué pour beaucoup de Cubains"

De nos jours, on voit progressivement revenir ce moyen de transport. Il y a notamment des Cubains qui ouvrent des petits commerces de locations de vélo, même si c’est surtout pensé pour les touristes. Aujourd’hui, si vous vous rendez à Cuba, vous allez voir peu de vélos. Mais le peu qu’il y a… c’est déjà beaucoup ! Jusqu’à il y a cinq ans, il était extrêmement compliqué de trouver un vélo à La Havane.


Grâce aux réseaux sociaux, le projet a pris de l’ampleur. Des médias locaux nous ont repérés et ont fait de petits reportages, ce qui a largement participé à notre promotion. Il y a maintenant jusqu'à 130 participants lors de nos sorties, et une majorité de Cubains. Sur notre page Facebook, nous ne recevons que des commentaires positifs. Et même sur la route, on est souvent aidés. Parfois, les policiers vont même faire la circulation pour nous laisser passer… Alors même que nous ne bénéficions pas de l’appui des autorités pour organiser ces sorties !


Le problème, c’est qu’avoir un vélo reste encore compliqué pour beaucoup de Cubains. Ici, les vélos que l’on va trouver en magasin sont de vieux modèles chinois qui coûtent cher et qui sont souvent trop abîmés. Les autres marques ne se trouvent pas facilement, il faut les acheter à l’extérieur. Même la location de vélos, pensée pour les touristes, reste chère. Cela aussi change : grâce à la petite communauté que l’on constitue autour du vélo dans la ville, des gérants de "bike shops" se rendent compte qu’il faut baisser les prix. Certains nous accompagnent même bénévolement lors de nos tours pour réparer les vélos en cas d’accident. J’espère que mon projet permettra aux jeunes de s’approprier ce mode de transport, de le trouver "cool". Je veux vraiment travailler à consolider cette communauté locale, pour visiter ensemble des lieux, valoriser ce mode de transport écologique et surtout profiter de notre propre ville.


Photos des sorties "Bicicletear La Habana", envoyées par notre Observateur Yasser González.


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Cet article a été écrit par Maëva Poulet (@maevaplt).