La ville de Beni, située dans la province du Nord-Kivu, dans le nord-est de la République démocratique du Congo, a été la cible d’une attaque meurtrière samedi 22 septembre, attribuée aux rebelles ougandais des "Forces démocratiques alliées" (ADF). Au moins 18 personnes ont été tuées, parmi lesquelles 14 civils et 4 militaires. Alors que la zone est régulièrement touchée par des massacres depuis octobre 2014, un habitant de Beni nous fait part de sa colère.

L’attaque a démarré vers 17h30, dans l’est de Beni, une ville où vivent plusieurs centaines de milliers d’habitants.

"Après une attaque, on se rend toujours à la morgue, pour voir si on connaît quelqu’un"

Dramani Banga Gloire, âgé de 26 ans, habite sur place.

Lorsque l’attaque a commencé, j’étais dans l’est de la ville, dans le quartier Mupanda. J’ai entendu des tirs, donc je me suis réfugié dans une cafeteria. J’ai également vu des gens courir en direction du centre-ville, vers l’ouest. C’était la débandade.

Je pense que les FARDC (Forces armées de la République démocratique du Congo) sont intervenues à partir de 18h30, car c’est à ce moment-là que nous avons commencé à entendre des retours de balles. Nous avons également vu passer des jeeps militaires.

Nous étions une dizaine dans la cafeteria, il était impossible de sortir. Mais vers 20h, il y a eu une accalmie, donc nous avons tous pu quitter les lieux et je me suis précipité chez moi, non loin de là. Les affrontements ont duré jusqu’à 23h environ.

J’ai attendu le lendemain matin pour sortir et me rendre à la morgue. C’est toujours ce qu’on fait après une attaque, pour voir si on connaît quelqu’un. J’ai alors reconnu une fille avec qui j’avais étudié. Des gens m’ont dit que son fiancé et son frère se trouvaient également parmi les victimes. Nous l’avons enterrée le lendemain, le lundi.


Vidéo tournée par Dramani Banga Gloire lundi 24 septembre, lors de l'enterrement d'une jeune femme tuée lors de l'attaque.
 

"Les hommes politiques font des promesses, mais cela n’empêche pas les massacres de continuer"

Les gens sont en colère, car ils ont l’impression que les dirigeants et les militaires ne font presque rien, alors que des gens sont régulièrement tués dans la zone depuis 2014. Nous avons l’impression que les militaires interviennent toujours trop tard. Les hommes politiques font des promesses, mais cela n’empêche pas les massacres de continuer. Samedi, c’était la première fois que des assaillants s’introduisaient au cœur de la ville. Et nous avons été surpris, car ils ont attaqué à l’est, alors que c’est un endroit où il y a des positions des FARDC.

La société civile a décidé de cesser toutes les activités dans la ville durant cinq jours, jusqu’à vendredi. Cela inclut même les activités de lutte contre Ebola, car on ne peut pas sensibiliser des personnes qui sont en deuil. Déclarée le 1er août dans le Nord-Kivu, l’épidémie a déjà fait 100 morts. Actuellement, seuls les hôpitaux, quelques supermarchés et les pharmacies fonctionnent. Lundi, il y a également eu une manifestation, qui a été réprimée avec des bombes lacrymogènes.

"Nous souhaiterions participer aux patrouilles réalisées par les militaires et les policiers"

Par ailleurs, du côté des jeunes, nous souhaiterions désormais participer aux patrouilles réalisées par les militaires et les policiers en fin de journée, pour nous assurer qu’ils les font correctement. C’est une proposition que le président des jeunes de Beni a faite au maire…


Plus de 700 civils tués dans la zone de Beni depuis 2014

Depuis octobre 2014, les rebelles ougandais des ADF sont tenus pour responsables de la mort de plus de 700 civils dans la zone de Beni, comme notre rédaction l’a régulièrement documenté. Après samedi, une autre attaque a d’ailleurs visé Oïcha, la capitale du territoire de Beni, lundi 24 septembre. Selon RFI, une personne a été tuée et 16 enfants âgés de 5 à 15 ans ont été kidnappés.

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Notre Observateur n’est pas le seul à s’interroger sur l’impuissance des autorités face à ces massacres. Ses interrogations sont ainsi partagées par les acteurs de la société civile de Beni et par certains médias locaux, comme le quotidien "Le Nouvel Observateur", cité par RFI : "Comment ces massacreurs […] peuvent-ils opérer librement et en toute sérénité dans une ville quadrillée jour et nuit par les patrouilles des forces armées congolaises et des milliers de casques bleus de la Monusco ? […] C’est à croire que l’objectif visé est de créer un climat de peur et de terreur propice à la non-organisation des élections dans cette partie de la RDC."

S’il n’existe aucune réponse formelle à ces interrogations, deux chercheurs du projet "Beni Files", un mémorial en ligne rendant hommage aux victimes des massacres de Beni, avancent plusieurs hypothèses : ville entourée par la forêt, ce qui permet d’y entrer sans être détecté en amont, manque de motivation des FARDC, qui sont dans une posture défensive, et non offensive, loyauté de certains militaires incertaine…


Photo prise par Papy Mwithe lundi 24 septembre, lors de l'enterrement d'une jeune femme tuée lors de l'attaque.
 

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le capitaine Mak Azukay, porte-parole de des opérations Sokola 1 dans le grand-nord Kivu, a indiqué :

Concernant l’attaque de samedi, il est très difficile de savoir combien il y avait d’assaillants. En revanche, nous sommes persuadés que c’était des ADF, puisque nous avons la preuve que ce sont eux qui ont mené plusieurs attaques dans le passé dans la zone. Samedi, ils ont d’abord attaqué une position militaire, donc nos militaires ont répliqué. Mais pendant ce temps, un deuxième groupe a tenté de progresser vers le centre-ville, où ils ont tiré. Nos militaires sont alors intervenus.

Il est normal que la population se fâche quand les choses ne marchent pas comme elles le devraient. Nous partageons d’ailleurs sa tristesse, puisque nous avons également perdu des militaires. Mais nous faisons face à des terroristes, donc c’est une guerre asymétrique. Nous tentons de faire au mieux notre travail, mais ne pouvons pas poster des militaires à chaque coin de rue…


Les représentants de la société civile de Beni ont en tout cas exigé la venue des ministres de la Défense et de l'Intérieur, ainsi que du chef d'état-major de l'armée, afin d’évaluer l’efficacité des opérations militaires en cours, avec les populations.
 

Cet article a été écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier) et édité par Mathias Hosxe (@MathiasOx).