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La rédaction des Observateurs de France 24 a récemment reçu trois vidéos montrant un mollah se livrer à des attouchements et avoir des rapports sexuels avec trois femmes. Ces images auraient été tournées il y a trois ans dans la province de Faryab, au nord de l’Afghanistan, mais n’ont émergé sur les réseaux sociaux afghans que dans la semaine du 10 septembre. Plusieurs responsables locaux disent avoir identifié le mollah et l’accusent de viol.  

L’homme sur ces vidéos est un "tawiz nawiz" : en Afghanistan, certains mollahs se présentent comme des guérisseurs traditionnels. Beaucoup de familles envoient les femmes vers ces hommes, en cas de problèmes de couple ou d’infertilité par exemple, dans l’espoir que leurs prières les aident. Une "solution islamique" qui se monnaie et qui, surtout, comporte son lot de dérives.

Trois vidéos, d’une durée de 2 à 3’45 minutes chacune, ont été envoyées à notre rédaction et témoignent de ces abus. Nous ne publions que des captures d’écran pour des raisons évidentes.


Capture d'écran d'une des vidéos montrant le mollah sur le point de contraindre une femme à un rapport sexuel.

Dans la première, il est possible d’apercevoir une femme, allongée sur des coussins tandis que le mollah semble se frotter à elle - sans qu’il soit possible de l’affirmer pour autant, les images ne permettant pas d’y voir clairement un acte sexuel.

Les deux autres vidéos sont moins équivoques : on y voit le mollah déshabiller les femmes, leur toucher les parties intimes et, dans la troisième vidéo, avoir un rapport sexuel avec une femme.

Selon plusieurs de nos Observateurs en Afghanistan qui ont vu ces images, plusieurs éléments permettent de reconnaître qu’il s’agit d’un "tawiz nawiz" : l’homme a le crâne rasé, une longue barbe typique de ces guérisseurs et touche les femmes d’une façon caractéristique. Il n’hésite par ailleurs pas à réciter des prières islamique durant ses attouchements. Ses paroles sont murmurées ou peu audibles, mais on distingue notamment, en arabe, la profession de foi musulmane : "il n’y a de dieu que Dieu".

Un mollah connu, qui s’est exilé suite à la diffusion des vidéos

Plusieurs responsables locaux ont affirmé reconnaître un mollah recherché dans la région. C’est le cas de Naqibollah Faeq, le gouverneur de la province de Faryab, contacté par la rédaction des Observateurs de France 24. Il assure qu’il connaissait déjà ces trois vidéos :
 

Elles ont été tournées il y a trois ans, dans un village de notre province, par un mollah du nom de Rasoul Landi. Il forçait les femmes à avoir des rapports sexuels avec lui, en les menaçant ensuite de publier la vidéo si elles le dénonçaient. Il y a deux ans, quelqu’un a mis la main sur son téléphone portable et a récupéré ces images. Il a fait chanter le mollah pendant des mois, en lui soutirant beaucoup d’argent. Rasoul Landi a finalement fui en Turquie, il y a environ dix-huit  mois. C’est à ce moment que les vidéos ont commencé à circuler, de téléphone en téléphone.

Malheureusement, depuis quelques jours, on retrouve également ces images sur les réseaux sociaux. Leur diffusion en ligne coïncide avec une rumeur qui circule depuis peu selon laquelle Rasoul Landi serait de retour en Afghanistan. Nous enquêtons pour retrouver sa trace.
Le problème, c’est que personne n’a jamais déposé plainte contre lui. Nous sommes désormais extrêmement inquiets pour la sécurité des femmes qui apparaissent sur ces vidéos : leurs visages sont clairement reconnaissables. Si quelqu’un les identifie, elles sont mortes.

Plutôt que de condamner les "tawiz nawiz", et de leur renier le statut de rite islamique, les clercs en Afghanistan laissent faire ce type de pratique.

Les vidéos comme moyen de chantage

Le mollah se serait donc servi de ces vidéos comme moyen de chantage envers ces femmes, misant sur le fait qu’elles ne le dénonceraient pas. Car en Afghanistan, une femme reconnue victime de viol est considérée comme… coupable. Très souvent, elle sera assassinée dans la foulée au cours d’un crime d’honneur commis par l’un des membres de sa propre famille.

Au moins deux médias afghans, Afghan Irca et Pahjwok, ont par ailleurs évoqué vendredi 14 septembre ces vidéos. La scène se serait déroulée dans le village de Jamshidi. Les médias rapportent les propos d’un membre du Conseil des oulémas de la province de Faryab, le mollah Gholam Nabi Gaffari, qui confirme les déclarations du gouverneur. Cité par le site Pahjwok, un chef de guerre local, Mohammad Azim, affirme par ailleurs connaître le mollah : "il a travaillé pour mon père et combattu les Taliban. Depuis hier [jeudi 13 septembre] j’essaye de l’arrêter. Il s’est enfui, mais nous l’arrêterons". 

Ce n’est pas la première fois qu’un mollah est accusé de ce type de crimes. Dans la presse afghane, de nombreux articles font état de harcèlement sexuel et de viols commis par des "tawiz nawiz". En janvier 2017, des médias afghans avaient notamment rapporté le viol, par un mollah guérisseur, de "Palwasha", une jeune femme âgée de 17 ans au moment des faits.  Une histoire similaire, celle d’une jeune fille de 15 ans violée à plusieurs reprises par le même mollah dans la province de Jowzjan, avait également été signalée en 2016.

"Les mollahs ont une importance sacrée dans la société qui pousse les femmes à leur faire confiance"

Malgré cela, selon notre Observatrice Homeria Sagheb, une activiste des droits des femmes basée à Kaboul, la tradition autour de ces "tawiz nawiz "perdure, en raison notamment du tabou qui règne autour du corps des femmes :

Ce sont avant tout les familles les plus modestes et peu éduquées qui se dirigent vers les "tawiz nawiz ". On distingue en fait deux catégories de femmes faisant appel à ces hommes.

La première catégorie cherche à trouver une solution à toutes sortes de problèmes, notamment parce qu’elles n’ont pas accès à la justice – et ce surtout en cas de violences conjugales ou de second mariage. Parce qu’il va être déshonorant pour une famille d’aller porter plainte auprès de la police, certaines femmes vont se rendre chez les mollahs pour que leurs maris "tombent à nouveau amoureux d’elles ".

La seconde catégorie de femmes cherche à se soigner – par exemple de problèmes de stérilité - tout simplement parce qu’elles ne peuvent pas aller voir de médecins. En Afghanistan, il existe un très fort tabou autour du corps des femmes. Certaines femmes ne vont par exemple pas aller chez un docteur s’il s’agit d’un homme… Pour d’autres, ce sont les difficultés qui les empêchent de consulter dans des cabinets médicaux "classiques ". Enfin, il y a aussi des femmes qui ont été déçues des traitements de leurs médecins, les jugeant par exemple inefficaces, et qui vont donc se rendre chez un mollah.
 

"En général, les femmes essaient d’être accompagnées d’une autre femme de confiance"

Dans beaucoup de cas, les problèmes de stérilité sont du côté des hommes… Or, dans notre pays, les hommes ne vont jamais aller chez un médecin pour ces raisons car selon eux ce sera toujours de la faute de la femme.

De toute évidence, les femmes ne se rendent pas chez les mollahs pour être violées... Mais ces derniers revêtent une importance sacrée dans la société ce qui pousse les femmes à leur faire confiance. Cette image, certains vont l’utiliser pour harceler sexuellement certaines patientes. C’est pour cela aussi qu’en général, les femmes essaient de se rendre chez eux accompagnées d’une autre femme de confiance.

Selon notre Observatrice, dans certains cas, ces mollahs affirment que le "rituel" qu’ils accomplissent est le seul remède dont dispose leur cliente. Et les autorités sont souvent incapables de leur faire face :

Une des promesses du gouvernement après l’horrible meurtre de Farkhunda [Farkhunda était une jeune fille qui a été lynchée par la foule et brûlée à Kaboul en 2015 après qu'un mollah a prétendu à tort avoir qu’elle avait brûlé un Coran] devait mettre fin aux "tawiz nawiz ". Mais rien n’a été fait. Aucun plan n’a été mis en œuvre pour tenter d’arrêter ces mollahs, qui sont toujours aussi puissants dans la société.


On devient souvent mollah "tawiz nawiz" de père en fils. Beaucoup sont illettrés et cette activité représente bien souvent un rempart à la pauvreté.