Observateurs

Depuis deux semaines, plusieurs images d’une rixe sur un chantier au Gabon, entre des entrepreneurs étrangers et des jeunes du village de Bemboudié, au sud du pays, dans la province de la Ngounié, circulent sur les réseaux sociaux. Selon les témoins, la situation a dégénéré quand la société a décidé de faire travailler en priorité les habitants du village voisin, alimentant les rivalités entre les deux communautés. Une scène "fréquente" dans le milieu forestier selon notre Observateur, président d’une ONG locale de protection de l’environnement.

Le Gabon est recouvert à environ 85% de forêts et exporte une soixantaine d'essences de bois vers l'Asie, l'Europe et le Moyen-Orient. La Chine en étant le principal acheteur, les acteurs asiatiques sont de plus en nombreux, comme le rapportait en juin 2018 le site Geopolis Afrique.

Dans un rapport daté de 2014, l’ONG Brainforest plaçait le secteur forestier au deuxième rang des secteurs générateurs de recettes que l’État gabonais tire de ses ressources naturelles. Mais sur le terrain, les communautés locales ont souvent du mal à profiter véritablement de l’implantation d’opérateurs étrangers. 

Une série d’images publiées sur les réseaux sociaux à partir du 31 août est venue relancer le débat. Une courte vidéo permet d’apercevoir des entrepreneurs étrangers frapper à coup de bâtons des jeunes sur ce qui semble être un chantier forestier.


Les différentes légendes accompagnant les publications, notamment relayées sur Facebook, indiquent que la scène se déroule à Bemboudié, dans la province de la Ngounié, après que les jeunes du village venus travailler ont été sommés par leurs "employeurs chinois" de rentrer chez eux.


La raison ? L’entreprise aurait commencé à recruter… les jeunes du village voisin, Boungounga.

"On nous a demandé de partir"

Jean (pseudonyme), 22 ans, habite à Bemboudié. Il était sur place et raconte avoir été blessé à la tête après cette rixe. Selon lui, les entrepreneurs les ont brutalement remplacés sans explication :
 
Cela fait deux mois que l’on a vu arriver cette entreprise, qui installe une usine à bois entre notre village (Bemboudié) et celui de Boungounga. Depuis deux semaines, un interprète a commencé à recruter des jeunes de Bemboudié, le site étant majoritairement du côté de notre village. Nous avons donc commencé à travailler pour eux comme travailleurs journaliers. Mais vendredi (31 août 2018) on nous a demandé de partir, en nous disant que c’était au tour des jeunes du village de Boungounga de travailler. Mais nous n’avions pas compris ça, nous leur avons dit que ça ne devait pas se passer de la sorte, et que nous allions rester là pour travailler. Pour nous faire partir, ils ont commencé à nous frapper avec des bouts de bois. 

Le fils du chef de regroupement [ensemble de villages] de Bemboudié confirme à notre rédaction la version de Jean. De son côté, "Jimmy", un Chinois vivant au Gabon depuis "plusieurs années" et qui travaille comme traducteur franco-chinois sur le chantier, nous a livré une autre version. Selon lui, il s'agissait d'un simple incident :
 
C’est une société chinoise, la "Rong Feng Wood", qui vient juste de s’installer. Ils sont simplement en train de construire leur entreprise de transformation de bois. Tout cela part simplement d’un malentendu : les jeunes de Bemboudié avaient causé des problèmes quelques jours auparavant en essayant de négocier le tarif journalier. L’entreprise a donc fait appel aux jeunes de l’autre village. Quand ils ont dit aux jeunes de Bemboudié de rentrer chez eux, ils s’en sont pris aux machines, bulldozer, etc. Et ça a tourné à la bagarre.

La rédaction des Observateurs de France 24 a essayé de contacter à plusieurs reprises, sans succès, la Direction provinciale des Eaux et Forêts de la province de la Ngounié pour en savoir plus sur cette entreprise chinoise récemment installée à Bemboudié. 

Le Journal officiel de la République gabonaise de juin 2018 fait état de la création d’une société du nom de Rong Feng Wood. Selon la publication, ses activités concernent notamment "l'exploitation, le traitement, la transformation industrielle, le transport et la commercialisation de bois sous toutes ses formes". En revanche, les zones dans lesquelles elle opère ne sont pas mentionnées.

"Nous nous battons pour sensibiliser les populations au respect de leurs droits"

Le problème, pour notre Observateur, Ladislas Désiré Ndebet, c’est que ces incompréhensions et tensions sur les chantiers sont monnaie courante dans les zones forestières. Président de l’association de conservation des forêts "Muyissi Environnement", il assure que les populations locales sont souvent traitées au mépris du code du travail :
 
La scène [que l’on voit dans la vidéo] s’est déroulée peu de temps après le passage de mon équipe et moi-même au chef-lieu de la province. Pendant notre échange avec des membres de la communauté, nous avons été informés de l’installation d’une unité de transformation dans le périmètre du village de Bemboudié. Nous avons appris quelques jours plus tard l’incident.

Cette scène est certes choquante, mais ce genre de scènes est aussi fréquent dans le milieu forestier. Je peux vous dire de par notre expérience sur le terrain que les opérateurs étrangers et notamment asiatiques sont actuellement maîtres de l’exploitation forestière, souvent illégale, dans notre pays. Souvent, ils ne respectent pas les locaux, c’est pourquoi nous nous battons pour sensibiliser les populations au respect de leurs droits, comme celui de tirer profit des exploitations qui ont lieu dans leurs villages, car les entreprises sont dans l’obligation légale de donner une priorité à l’emploi aux riverains. 

Or, en pratique, ce n’est pas le cas, car ces entreprises arrivent avec leur propre main d’œuvre et emploient les locaux pour des tâches ponctuelles – voire des tâches illégales –, et sous forme de contrat journalier. Mais même les journaliers doivent recevoir un contrat écrit pour que le travail soit légal… Et ce n’est pas souvent le cas. Par ailleurs, les opérateurs doivent mettre en place un cahier des charges précis avec les villages autour de leur zone d’exploitation, justement pour éviter ce type de situation d’incompréhension. Malheureusement, ces opérateurs sont rarement inquiétés, car souvent protégés par certaines autorités… Ce qui rend notre travail de sensibilisation d’autant plus compliqué.

Cet article a été écrit par Maëva Poulet (@maevaplt).