Bouteilles et sacs en plastique, matelas usagés, carcasses de meubles, de canapés, et autres emballages en carton : il a suffi d’une petite pluie, et le fleuve Ghadir a charrié des tonnes de déchets ménagers à travers le quartier populaire de Hay el Sellom, dimanche 9 septembre, dans la banlieue sud de Beyrouth. Un habitant a filmé cet écoulement révélateur manifeste d’un problème de gestion des déchets et d’absence de conscience citoyenne.


Selon Alaa Sayed, qui a filmé la vidéo, si beaucoup d’habitants ont pris l’habitude de jeter leurs déchets directement dans le fleuve, c’est notamment parce que le quartier, qui compte parmi les plus défavorisés de tout le Liban, dispose de très peu de décharges publiques.

"Dès que la pluie tombe, le quartier est rapidement inondé"

Alaa Sayed, 28 ans, est chômeur.

"Hay el Sellom est un quartier très pauvre et surpeuplé [plus de 120 000 habitants dans une superficie de 2,2 kilomètres carrés, selon des estimations des médias libanais]. Pourtant, il n’abrite que trois décharges publiques. Beaucoup d’habitants préfèrent donc jeter leurs ordures dans le fleuve plutôt que de se déplacer sur une distance relativement longue.

Officiellement, Hay el Sellom ne dépend d’aucune municipalité, car il est constitué de constructions illicites. Par conséquent, aucune municipalité ne veut prendre en charge la gestion des déchets dans le quartier. En été, le fleuve de Ghadir est complètement sec. Mais dès que les pluies commencent à tomber, le quartier est rapidement inondé tellement il y a de déchets dans le fleuve."

Pour autant, selon les propos d’Alaa Sayed, ce genre d’évènement n’incite pas les habitants à se comporter de manière plus responsable :

Les habitants ont demandé à plusieurs reprises aux autorités de surélever les ponts qui enjambent le fleuve. Ils sont souvent inondés quand il y a des précipitations, et cela bloque totalement l’accès à certaines zones du quartier.

Une fois par an, vers la fin du mois de septembre, des militants du Hezbollah et du mouvement Amal organisent une campagne de nettoyage du lit du fleuve [ces deux mouvements chiites sont fortement implantées à Hay el Sellom, dont la grande majorité des habitants sont également chiites, NDLR]. Mais en-dehors de cette campagne ponctuelle, le fleuve n’est pas nettoyé."

"Le Liban souffre d’une crise des priorités"

Au-delà de l’incivisme de certains habitants, qui jettent leurs poubelles directement par la fenêtre, la responsabilité de cette insalubrité incombe surtout à un désengagement des autorités publiques, estime pour sa part Ghassan Saoud, journaliste pour le site d’information libanais refresh.com.

"Il y a des désaccords entre les différentes institutions concernant la gestion des déchets, et qui n’arrêtent pas de se défausser les unes sur les autres. Le ministère des Travaux publics dit que c’est le ministère de l’Énergie qui doit gérer ces déchets, et le ministère de l’Énergie affirme à son tour que cette responsabilité revient aux municipalités…

Exemple : plusieurs rues de Beyrouth se transforment en piscine en hiver, car les canalisations sont rapidement obstruées par les détritus. Et à chaque fois que le ministère des Travaux publics est interpellé à ce sujet, il rechigne à nettoyer ces canalisations et renvoie la balle aux municipalités.

En août dernier, la municipalité de Beyrouth avait annoncé avoir engagé une agence d’événementiel pour décorer les rues du centre-ville lors des trois prochaines fêtes de Noël, pour un montant de deux millions de dollars [environ 1,7 million d’euros]. Cette somme aurait été beaucoup plus utile si on l’avait dépensée dans l’entretien et la réparation des canalisations, par exemple. C’est dire que le Liban souffre aujourd’hui d’une crise des priorités."

En juillet 2015, une "crise des déchets" avait éclaté à Beyrouth suite à la fermeture de la décharge de Naameh, la plus importante du pays. La collecte s’était alors arrêtée et des centaines de tonnes de déchets s’étaient amoncelées dans les rues de la capitale. Des habitants, excédés, avaient alors organisé plusieurs manifestations pour dénoncer l’incapacité du gouvernement à mettre en place un plan de recyclage des ordures. Trois ans après, les autorités peinent toujours à trouver des solutions viables.

À lire sur les Observateurs -> Beyrouth sous les déchets : le Liban face à son laxisme environnemental

En mars 2016, deux décharges côtières ont été créées à Bourj Hammoud et Costa Brava, respectivement au nord et au sud de Beyrouth, pour stocker "provisoirement" les détritus de la capitale, en attendant la mise en place d’un incinérateur. Cette méthode est très critiquée par les activistes écologiques, qui dénoncent surtout l’absence d’un brise-lames censé empêcher les déchets de se répandre en mer.