La décision du ministère de l’Éducation marocain d’introduire pour cette rentrée scolaire quelques mots en "darija" (dialecte marocain) dans les manuels scolaires a été mal accueillie, autant chez les députés que sur les réseaux sociaux. Au point de provoquer des attaques absurdes contre le gouvernement : depuis fin août circulent des photomontages de pages des manuels scolaires et des images prétendant dénoncer le contenu de ces manuels... qui n’ont rien à voir avec les nouveaux supports utilisés par les écoliers.

"Les manuels de l’indécence", "voilà ce qu’ils veulent apprendre à nos enfants"… Les commentaires choqués accompagnent les publications d’internautes trop crédules qui ont relayé plusieurs photos prétendant montrer le contenu des nouveaux manuels scolaires marocains.

On y voit pêle-mêle une petite-fille enlevant son pantalon, un couple d’enfants semblant sur le point de s’embrasser et un couple au lit. D’autres pages contiennent un texte à connotation sexuelle explicite ou bien un contenu politique controversé. Une façon d’affirmer que l’introduction de mots du dialecte dans les manuels scolaires, synonyme aux yeux de certains de volonté de s’attaquer à la langue arabe classique, irait de pair avec des propos et des images déplacés ou choquants.

Décontextualisation et photomontage

Ces photos ont été reprises par la page officielle du ministère qui les a barrées d’une croix rouge pour signifier clairement qu’elles ne représentent pas du tout des extraits de manuels scolaires marocains. Il s’agit en fait de "photomontages ou d’extraits de livres qui ont été publiés dans d’autres pays".

"Bon, je vais enlever mon pantalon parce que j’ai trop chaud."

Les dessins d’un couple au lit et d’une femme enceinte accompagnent un texte qui détaille comment on fait des enfants.

"Wissam : Qu’est-ce que ses amies vont dire d’elle ?
La mère : Qu’elle a de la chance parce qu’elle a trouvé quelqu’un qu’elle aime."


Nous n'avons pas pu identifier la première photo, mais les deux dernières viennent en réalité d’un livre pour enfants écrit par Mayssoun Assadi, une Arabe israélienne, et intitulé "Est-ce que les enfants savent ?". Le livre avait fait polémique chez les parents arabes israéliens à sa sortie en février dernier, tandis que l’auteure affirmait que son but était uniquement de sensibiliser les enfants à l’éducation sexuelle.

Même intox sur cette photo, où il est dit que "Jérusalem est la capitale de l’État d’Israël". Certains internautes prétendaient qu’elle était également extraite des nouveaux manuels :


Il s’agit en fait d’un manuel scolaire édité par le ministère de l’Éducation israélien, intitulé "La vie ensemble en Israël" et destiné aux élèves arabes israéliens. La même intox avait d’ailleurs circulé l’année dernière au Maroc, à la même période.

"Tu veux que je te mange le gâteau ?"

Quant au photomontage, il est ici employé pour changer le texte qui figure dans cette page d’un manuel marocain :

Sur la photo de droite, qui représente la page originale, on peut lire : "Je m’appelle Ahmed. J’ai six ans. Je pratique la natation et j’adore le football." Tandis que sur la photo retouchée, à gauche, on lit ce dialogue : "Ahmed : j’aime les gâteaux. Salwa : Comme c’est bon, les gâteaux ! Ahmed : Tu veux que je te mange le gâteau ? Salwa : Bien sûr, j’en serai très heureuse."

Aucun "cours" de dialecte

Enfin, cette photo montre un exercice de lecture (l’élève doit reconnaître la lettre "s") et de grammaire (les éléments de la phrase sont déplacés mais le sens reste le même), le tout écrit en arabe marocain :

Le montage photo réalisé par la page Facebook du Ministère de l'éducation stipule que la photo est fabriquée de toutes pièces.

Or, pas plus que des textes à connotation sexuelle, le ministère ne dispense de cours de "darija" (dialecte marocain). Le ministre de l’Éducation Said Amzazi a en effet précisé, dans un communiqué publié jeudi 6 septembre, que l’usage du dialectal "ne concerne que huit mots dans un manuel de 150 pages et 8 000 mots". Un vocabulaire qui est exclusivement lié à désigner des spécialités culinaires marocaines ou bien des habits, dans un "but pédagogique", selon lui.

Cette photo montre au contraire une page d'un vrai manuel marocain. Les seuls mots qui y figurent en dialecte marocain sont ceux, entourés, qui désignent des pâtisseries.

La décision a malgré tout provoqué une levée de bouclier chez les députés conservateurs du Parti de la justice et du développement (PJD), pourtant membre de la coalition gouvernementale et vainqueur des élections de 2016, ainsi que chez ceux du parti Istiqlal (Indépendance), parti nationaliste historique. Les uns et les autres y voient une contradiction avec la Constitution marocaine qui ne reconnaît que deux langues officielles, l’arabe classique et le berbère.

De son côté, le ministre de l’Éducation a assuré qu’il n’hésiterait pas à engager des poursuites judiciaires contre les auteurs de ces intox.
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