Dans une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux depuis fin août, un homme s’est filmé en train d’arracher d’un arbre à Téhéran ce qu’il estimait être un "dispositif d’écoute électronique". Plusieurs personnes, inquiètes à l'idée qu'il existe des "micros dans la rue", ont appelé à faire de même un peu partout dans la capitale. Or, ces petites puces dans les arbres sont en réalité installées par des sociétés spécialisées pour identifier les arbres et les protéger des coupes illégales.

"Les autorités iraniennes ont installé des micros dans les arbres pour écouter ce que les gens disent dans la rue. Si vous en trouvez un, détruisez-le !" Dans cette vidéo de 27 secondes rapidement devenue virale en Iran, le vidéaste amateur explique avoir trouvé un "micro" dans un arbre de Téhéran. Dans ses mains, il montre la petite puce de quelques centimètres seulement qu’il a retirée du tronc.


Les images ont été partagées par des milliers de personnes, notamment via Telegram, un service de messagerie très populaire en Iran. Dans un pays où l’idée que le gouvernement exerce une surveillance généralisée sur les citoyens est assez courante, la vidéo a provoqué un tollé. Les appels à la suppression de ces systèmes se sont multipliés sur les réseaux sociaux.

Traduction : "Ils n’ont pas honte ! Ils endommagent même les arbres, les bâtards ! Partout où vous voyez ces micros, détruisez-les !"
 
Traduction : "Nous étions dans un parc quand un garçon a récupéré quelque chose d’un arbre et expliqué qu’il s’agissait d’un micro. Il y avait un long fil. Il en a enlevé trois au total."

Mais des activistes environnementaux ont signalé que ces dispositifs étaient en réalité… des identifiants électroniques conçus pour protéger les arbres, et exhorté par la même occasion les habitants à ne pas les retirer.
Traduction : “S’il vous plaît, s’il vous plaît, s’il vous plaît, ce ne sont pas des micros. Merci de ne pas les retirer des arbres. Les enlever peut mettre l’arbre en danger, celui d’être abattu illégalement."

Ces puces d’identification numériques sont installées dans les arbres à Téhéran, mais aussi dans d’autres villes iraniennes par la start-up Sourena Software. Contacté par la rédaction de France 24, le porte-parole de Sourena Software, Mahdi Asl, a expliqué que sa société avait installé 1,5 million de puces électroniques sur des arbres à Téhéran entre 2008 et 2012 :
 
Avant, on plaçait sur les arbres de Téhéran des étiquettes traditionnelles, en métal. Mais la collecte d’informations était très difficile. Il y a 10 ans, nous avons donc commencé à installer des puces dans les arbres, et ce dans de nombreux districts de Téhéran. Nous utilisons un outil courant partout dans le monde : des puces électroniques utilisant la RFID [identification par radiofréquence]. Il n’y a rien de secret à ce sujet.

Les petites puces numériques à l'intérieur marchent comme celles sur des cartes bancaires, par exemple. Elles n’ont pas de batterie à l’intérieur, encore moins un microphone. Elles ne peuvent pas recueillir d’informations.

Les puces RFID permettent à nos équipes d’inspection de collecter des informations sur l’emplacement et l’état des arbres, puis de mettre à jour ces informations lors des visites ultérieures, si elles constatent par exemple que l’arbre présente des signes de maladie. En surveillant les données, les autorités municipales peuvent également améliorer leur prise en charge des arbres et les protéger des coupes illégales.

Cette rumeur est non seulement ridicule, mais aussi dommageable pour les arbres. Les puces sont installées dans l’écorce. Les personnes qui les retirent sont donc obligées de tailler dans l’arbre et de le dégrader. Par ailleurs, le remplacement des puces coûte cher. J’appelle à ne pas les retirer, d’autant que ça facilite la tâche à ceux qui voudraient les couper illégalement.
 
Crédit : SourenaCo.

Le 1er septembre, Arash Milani, membre du conseil municipal de Téhéran avait déjà jugé "ridicule" cette rumeur. La chaîne de télévision IRIB3 avait également démenti, dans une chronique, l'existence de "micros" dans les arbres.

"Pourquoi autant d'Iraniens croient à une rumeur évidemment fausse ?"

Mais alors pourquoi certains Iraniens n’en démordent-ils pas ? Ali Fathei est un réalisateur de documentaires iranien basé en France. Selon lui, les médias publics contribuent largement à la paranoïa autour de l’idée que le gouvernement "surveille" par tous les moyens les citoyens :
 
Pourquoi y a-t-il autant d’Iraniens qui croient à une rumeur qui est évidemment fausse ? Cela n’a pas de sens. En quoi ces enregistrements aléatoires dans la rue pourraient-ils être utiles ? Il faudrait des armées d'espions pour les écouter. Mais si de nombreux Iraniens sont prêts à croire à une histoire aussi stupide, il y a une raison : c’est parce qu’il existe une idée très répandue en Iran selon laquelle la police écoute les appels téléphoniques des citoyens et qu’elle a déployé des espions partout. Et d’ailleurs,c’est une image que la police tente elle-même de promouvoir.

En 2000, la police nationale iranienne a créé une société de production cinématographique appelée Naji Honar. Aujourd'hui, presque toutes les séries de détectives et les films que vous voyez à la télévision d'État en Iran sont produits ou coproduits par Naji Honar.

À l’origine, ils voulaient juste faire des "films noirs" qui donnent une bonne image de la police iranienne. Mais après les manifestations du Mouvement vert en 2009, ils ont changé de cap. Depuis lors, les séries alimentent l’idée que la police a des yeux partout. Ils veulent répandre l’idée qu'ils contrôlent tout, qu’ils peuvent entendre n’importe qui, n’importe où, même dans les espaces publics et dans les maisons. Ces téléfilms promeuvent en plus l’idée que la police et les services de renseignement ne ciblent pas seulement quelques personnes, mais procèdent à de la surveillance de masse, pour contrôler les faits et gestes de chaque citoyen ordinaire.