La décision est historique : le 6 septembre 2018, la Cour suprême indienne a jugé illégal un vieil article du Code pénal sur le "sexe contre nature", dépénalisant de fait l'homosexualité dans le pays. Pour autant, notre Observateur, un Indien homosexuel, reste prudent : s’il s’agit d’un grand pas pour la communauté, cela ne signifie pas pour autant qu’il va révéler son orientation sexuelle… et il n’est pas le seul à penser ainsi.

La nouvelle de l’abolition de la section 377, qui punissait les relations sexuelles anales et les rapports oraux de 10 ans de prison, a été accueillie par des manifestations de joie de la communauté LGBT dans les rues indiennes. Selon la plupart des associations de défense des droits de l’Homme, la police indienne utilisait souvent cette loi comme argument pour harceler les personnes homosexuelles. Dans son jugement jeudi, une célèbre juge de la Cour suprême indienne, Indu Malhotra, a estimé que "l'Histoire doit des excuses à la communauté LGBT".


Des activistes LGBT à Chennai pour célébrer la décision de la Cour suprême, jeudi 6 septembre.

"Quand j'ai entendu la décision, j'avais les larmes aux yeux"

Notre Observateur Swami, 26 ans, vit à New Delhi. Il a relevé son homosexualité à ses amis proches, mais pas à sa famille.

J’ai allumé la télévision tôt ce matin pour regarder le verdict, même si on ne l’a appris que tard dans la matinée. J’étais plutôt confiant car, pour avoir suivi le dossier depuis un moment, je savais que ça s’annonçait bien. Quand j’ai finalement entendu la décision, j’avais les larmes aux yeux. Maintenant, plus personne ne pourra me considérer comme un citoyen de seconde zone ou me dénoncer à la police pour mon homosexualité. Et les personnes LGBT victimes de violence pourront réclamer justice, du moins sur le papier.

Je suis optimiste, mais il est évident que le vrai combat ne fait que commencer. Nous avons gagné la reconnaissance juridique, mais le chemin sera encore long avant que l’on soit socialement accepté. Il est aussi possible que certains politiciens et influents leaders religieux ne soutiennent pas cette décision, ce qui compliquera encore plus les choses. Nous devons aussi nous rappeler qu’il n’y a que l’homosexualité qui a été décriminalisée : nous allons encore devoir nous battre pour le droit au mariage et tous les droits qui s’y rattachent, comme l’héritage.


Des activistes LGBT à Bangalore, le 6 septembre.

Je savais que j’aimais les garçons depuis la puberté, mais il m’a fallu plusieurs années pour l’accepter et faire mon "coming out" auprès de certains de mes amis. Je l’ai seulement dit à mon meilleur ami il y a quelques années, puis à d’autres amis proches, à des collègues proches, et quelques cousins. Ce sont tous des gens en qui j’avais confiance et qui m’ont beaucoup soutenu.

Je suis actuellement entre deux emplois, mais la société pour laquelle je travaillais, comme de nombreuses entreprises indiennes, avait une politique favorable aux LGBT. Néanmoins, les blagues homophobes étaient courantes au bureau. Pour s’insulter entre eux, les gens utilisaient le mot "gandu" en hindi, qui se traduit par "pédé". Donc je n’osais pas faire mon "coming out" au boulot.

"Je vais attendre de voir comment les choses évoluent en Inde"

Je n’ai pas l’intention de faire mon "coming out" auprès de ma famille pour le moment. En Inde, la plupart des familles n’acceptent pas que leurs enfants aient une sexualité "alternative". J’ai beaucoup d’amis homosexuels, mais seulement deux d’entre eux l’ont dit à leur famille. Pour moi, c’est compliqué car mon père et mon grand-père sont des personnalités publiques dans ma ville natale. Même si ça me tue de cacher une partie de mon identité à ma famille, je ne veux pas leur causer d’ennuis. J’ai aussi peur qu’ils me rejettent.

Mon grand-père est très libéral à bien des égards, mais ce matin, quand les chaînes d'information ont été inondées par cette décision, il m'a juste demandé de changer de chaîne. Ces sujets rendent les gens mal à l'aise, alors leur réaction n’est que silence et ignorance. Il m'a déjà dit qu’il pensait que la légalisation de l’homosexualité dénaturerait notre société. Je lui avais alors expliqué que cette intolérance ne faisait pas intrinsèquement partie de la culture indienne, et que la criminalisation de l'homosexualité avait en réalité été imposée par la domination britannique, ce qu'il avait été surpris de découvrir.

Je prévois en revanche de faire mon "coming out" à ma sœur bientôt. J’ai cette idée en tête depuis un moment. Pour la sensibiliser au sujet, je n’ai pas arrêté de la tenir au courant de l’avancée des audiences.

Je veux que toute ma famille soit un jour au courant de ma sexualité. Mais pas maintenant et honnêtement, je ne sais pas encore quand. Je vais d’abord attendre de voir comment les choses évoluent en Inde. Mais c’est important pour moi de le dire, car ça me permettra de m’investir dans la communauté LGBT sans avoir peur. Jusqu’à présent, je n’ai été actif qu’en ligne, en diffusant des pétitions ou plaidoyers. Je ne veux pas non plus cacher mes relations à ma famille. En ce moment, je parle avec quelqu’un mais il habite à des centaines de kilomètres. La sexualité étant un tabou en Inde, les rencontres sont difficiles, même pour les hétéros… Alors imaginez pour les gays !

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