À Kampala, la capitale de l’Ouganda, près de 200 enfants sud-soudanais s'expriment dans une langue pourtant peu parlée dans le pays : l’hébreu. Leur point commun ? Tous ont passé leur enfance en Israël, avant que leurs parents ne soient expulsés en 2012, après l'accession à l'indépendance du Soudan du Sud. S’ils sont aujourd’hui en Ouganda, c’est parce que des bénévoles israéliens, avec qui ils étaient en contact avant leur expulsion, ont soulevé des fonds pour les scolariser loin du conflit dans leur pays.

Le projet, appelé “Come True”, est géré par l’ONG israélienne Become. Elle finance actuellement la scolarité de 178 enfants sud-soudanais dans sept internats différents en Ouganda. Le co-directeur du projet, Rami Gudovitch, explique comment tout a commencé :

"Nous avons d'abord lancé un programme informel dans un parc de Tel Aviv"

En 2007, après avoir terminé un doctorat en philosophie aux États-Unis, ma femme et moi sommes retournés en Israël. Nous avons déménagé dans un quartier du sud de Tel Aviv, où il y avait beaucoup de travailleurs migrants - principalement venus d'Asie, mais aussi d'Afrique de l'Ouest. Et à ce moment-là, des réfugiés d'Afrique de l'Est venaient juste d'arriver d'Érythrée et du Soudan.

Ma femme a commencé à enseigner l’art dans une école primaire où étaient scolarisés de nombreux enfants de demandeurs d’asile nouvellement arrivés. Pendant les vacances d’été, nous remarquions que les enfants n’avaient rien à faire et traînaient dans les coins de rue, dans des endroits peu recommandables. Nous craignions qu’il leur arrive quelque chose, alors nous avons lancé un programme informel dans un parc du quartier : des bénévoles s’occupaient de jouer avec les enfants, ou de leur lire des livres.

Des enfants dans le parc Levinsky à Tel Aviv. Crédit photo : Rami Gudovitch.

Rapidement, d’autres parents ont commencé à entendre parler de nous et ont envoyé leurs enfants. Il y avait parfois entre 70 et 80 enfants à gérer, alors nous avons déplacé nos activités dans une bibliothèque associative. Les parents qui venaient d’arriver en Israël ont commencé à nous raconter pourquoi ils avaient fui leur pays, mais aussi les cas de tortures qu’ils avaient subis dans les camps du désert du Sinaï. Ils nous demandaient de les conseiller, de leur expliquer comment les choses fonctionnaient ici en Israël. En fait, nous sommes petit à petit devenus une sorte d’organisation non officielle venant en aide aux familles de réfugiés.

Ces familles faisaient partie des quelque 60 000 demandeurs d’asile soudanais et érythréens qui ont franchi la frontière entre l’Égypte et l’Israël dans les années 2000, avant que les autorités israéliennes n’érigent un mur. Israël étant signataire de la Convention des Nations unies relative au statut des réfugiés, il était alors impossible de renvoyer ces demandeurs d’asile chez eux. Mais ils n’ont jamais obtenu le statut officiel de réfugié, à l’exception d’une infime minorité d’entre eux.

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D'après Rami Gudovitch, la situation s’est empirée en 2011, avec l’accession à l’indépendance du Soudan du Sud :

En quelques mois, Israël a annoncé son intention d’expulser les demandeurs d’asile originaires du Soudan du Sud, comme s’il s’agissait tout à coup d’un endroit sûr, vers lequel ils pouvaient retourner. J’ai organisé une mobilisation contre leur déportation, sans succès. En 2012, ils ont commencé à être expulsés, y compris les familles avec des enfants nés en Israël. Au total, près de mille personnes ont été rapatriées, la moitié était des enfants. Nous sommes restés en contact avec eux. La plupart des enfants avec qui nous échangions par téléphone nous disaient la même chose : il n’y avait tout simplement… rien pour eux au Soudan du Sud, ce pays que beaucoup n’avaient même jamais connu. Ils n’allaient pas à l’école, ils ne mangeaient pas à leur faim et certains contractaient même le paludisme. Avec Leo Forshtat, co-directrice du programme, nous avons donc commencé à lever des fonds sur Facebook pour que 25 de ces enfants puissent être scolarisés dans un internat en Ouganda, le pays voisin. Tout cela en coordination avec leurs parents.

Deux élèves dans une école ougandaise. En Israël, ils étudiaient en hébreu. Maintenant, ils apprennent l'anglais pour suivre les cours en Ouganda. Crédit photo : Rami Gudovitch.

Mais les premières années du projet n’ont pas été faciles. En 2013, une guerre civile a éclaté au Soudan du Sud et l'équipe de Rami Gudovitch s’est mise à aider de plus en plus d’enfants à fuir le pays, même s’il était ensuite difficile pour ces derniers de rentrer chez eux pour rendre visite à leur famille. Seuls quelques parents ont réussi à déménager en Ouganda, devenant ainsi des relais pour ceux restés au Soudan du Sud. Face à ces nouveaux enjeux, un responsable de la coordination entre les enfants et les familles a été recruté à temps plein en Ouganda.

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Au début, il était également compliqué pour les enfants de s’adapter à l’école ougandaise, très différent du système israélien. 

"Je ne veux pas perdre l’hébreu, c'est la preuve que nous venons d'Israël"

Marlyn, une élève expulsée d’Israël à l’âge de 11 ans et aujourd’hui âgée de 18 ans, a été parmi les premières à être envoyée en internat en Ouganda avec le projet "Come True" :

J’étais contente d’arriver en Ouganda, car je ne pouvais pas étudier au Soudan du Sud. Mais je ne parlais que la langue locale de mes parents et l’hébreu, pas l’anglais, qui est la langue dans laquelle les cours sont enseignés en Ouganda. Ils nous ont donc placés dans des classes de niveau inférieur, avec des enfants beaucoup plus jeunes. J’ai finalement pu rattraper le retard. Maintenant, il ne me reste que trois ans avant d'être diplômée [obtenir l’équivalent du BAC, NDLR].

Le système scolaire est vraiment très différent ici : en Israël, si vous ne comprenez pas quelque chose lors d’un cours, vous pouvez poser des questions. On avait l’habitude de parler. Ici, ils n’aiment pas vraiment ça et ils nous punissent quand on ne réussit pas nos examens. Ils ne veulent pas non plus que l’on discute en classe et que l’on parle en hébreu ou dans nos langues locales. Mais moi, je parle toujours hébreu avec mes amis, je ne veux pas perdre cette langue. C’est la seule preuve que nous venons d’Israël. Si on ne parlait pas hébreu, personne n’y croirait ! C’est pour cela que j’aime bien lire les livres que Rami nous rapporte quand il vient nous rendre visite. Mes frères et sœurs plus jeunes, qui sont également avec moi en Ouganda, eux ont oublié cette langue car ils étaient petits à leur départ. Au début, ce n’était pas simple de se faire des amis ougandais parce qu’ils pensaient que nous étions différents… Mais maintenant j’ai plein d’amis et j’aime les cours ici.


Nyasegin, une élève sud-soudanaise accompagnée par "Come True".  Ici à l'école Janan, à Kampala. Crédit photo : Rami Gudovitch.


Selon Rami Gudovitch, des dizaines d’enfants au Soudan du Sud sont toujours sur liste d’attente dans l’espoir de bénéficier du programme et d’être scolarisés en Ouganda. Cependant, trouver les fonds nécessaires relève du défi :

Des milliers d’Israéliens nous ont aidés avec de petits dons, mais les coûts sont élevés : il faut compter environ 1 500 dollars par an et par enfant. Car nous couvrons les frais de scolarité, les frais médicaux, tout ! Nous nous assurons aussi qu’ils sont bien logés, et qu’ils ont des activités pendant les vacances scolaires. C’est pour cela que nous faisons constamment des appels à donation sur Facebook, mais il semble que les nouveaux algorithmes du réseau social rendent plus compliquée la diffusion de nos messages. Et ce n’est pas simple de maintenir cet élan de solidarité à long-terme.

Certains des étudiants inscrits au programme ont maintenant plus de 18 ans, mais ils sont toujours scolarisés car il faut parfois beaucoup de temps pour obtenir l’équivalent du BAC en Ouganda.
 Quand elle l'aura obtenu, Marlyn rêve d’étudier à l’étranger : 

Je suis très intéressée par l’art, et j’espère étudier cette discipline à l’université, aux Etats-Unis ou en Europe. Je voudrais aussi retourner en Israël pour revoir des amis et mes profs préférés, avec qui j’échange de temps en temps sur Facebook. Un jour, j’aimerais retourner au Soudan du Sud pour aider à en faire un meilleur endroit.

Pour en savoir plus sur le projet Come True, vous pouvez visiter leur site Web ou leur page de dons.

Un élève sud-soudanais dans une école de Kampala. Crédit photo : Rami Gudovitch.