Observateurs

Une dizaine d’Ivoiriens se sont fait agresser dans un quartier de Tunis, les 22 et 23 août. Nos Observateurs dénoncent l’insécurité et la discrimination dont ils se disent victimes dans la zone.

Toutes ces agressions se sont déroulées dans le quartier de Najemata, dans la banlieue nord de Tunis. Les premières ont eu lieu le 22 août, au lendemain de l’Aïd. Dans ce quartier, près de 200 ressortissants ivoiriens y ont élu domicile.
 

"J’ai été lapidée devant mon domicile"

Aya B. (pseudonyme), une ivoirienne trentenaire, enceinte de jumeaux, s’est fait agresser ce jour-là dans ce quartier, où elle habite depuis près d’un an. Femme de ménage, elle possède un permis de travail. Elle a préféré garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.
 
À 13 h, je sortais de chez moi pour jeter la poubelle quand j’ai croisé un groupe de jeunes tunisiens. Ils m’ont alors lancé des pierres. Je n’ai rien dit, préférant rester calme. Je suis rentrée chez moi.
Un peu plus tard, en ressortant, j’ai vu que ces mêmes jeunes m’avaient attendue en bas de mon immeuble. Ils ont recommencé à me jeter des pierres. Un Tunisien, qui passait, a vu la scène. Je l’ai interpellé : "Comment pouvez-vous les laisser me traiter de la sorte alors que je suis enceinte ?" Mais il n’a pas réagi. Je suis donc rentrée chez moi, et j’ai appelé mon mari pour qu’il vienne."


"Une dizaine d’Ivoiriens se sont retrouvés encerclés par des habitants du quartier"
 
Puis je suis ressortie, et j’ai repéré le même groupe, dont un jeune qui ne devait même pas avoir douze ans. Je l’ai attrapé par la main pour l’emmener voir ses parents. Mais au lieu de réprimander leur enfant, ils ont tabassé mon mari, qui venait d'arriver. J’ai couru dans le quartier, appelant à l’aide. D’autres Ivoiriens sont alors descendus. Et là, ça a été le carnage.

Aya B. a posté le 22 août 2018 sur Facebook, des photos de ses blessures reçues le jour même, pour alerter sur ce qui lui était arrivé. Nous avons choisi de ne pas publier ces images du fait de leur caractère choquant.

 
Une dizaine d’Ivoiriens se sont fait taper dessus par des habitants du quartier, on m’a jeté des pierres sur le ventre… Avec mon mari, nous avons donc couru chez nous. Il était alors 18 h. Jusqu'à 21 h, nous avons été bloqués chez nous, obligés de nous barricader pour éviter qu’ils n’entrent. Nous avons appelé la police cinq fois, mais ils ont refusé de se déplacer, disant que ce n’était pas si grave. Et ce n’est pas la première fois que je vis des intimidations de ce genre. Le racisme on le vit au quotidien en Tunisie. Cela passe par les coups mais aussi les insultes, les moqueries."

Ce soir-là, l’association des Ivoiriens en Tunisie  a également appelé la police pour lui demander d’intervenir. Coulibaly Falikou fait partie de cette association :
La police nous a dit au téléphone qu’il s‘agissait d’un problème lié au banditisme et à la délinquance dans le quartier. Sauf que seuls des Ivoiriens ont été ciblés : il y a donc un aspect purement discriminatoire. Ces jeunes profitent de la vulnérabilité de ces personnes car ils savent qu’ils ne seront probablement pas punis."

La police est finalement intervenue, mais tardivement, à la suite de l’appel d’une autre association, l’Association des Ivoiriens Actifs de Tunisie.
 

"Pendant deux jours, je suis restée cloîtrée chez une amie"


Les agressions ont toutefois repris le lendemain, dans le nord du quartier, comme en témoigne Aminata O. (pseudonyme), une autre Ivoirienne enceinte ayant tenu, elle aussi, à garder l’anonymat pour des raisons de sécurité :
 
"Vers 16 h, j’ai voulu sortir de chez moi, avec une amie, mais nous avons croisé l’un des jeunes qui avait agressé l’autre femme enceinte, la veille. Il n’était même pas majeur. Il m’a insultée, a menacé de me faire perdre mon enfant, puis m’a tapée sur les fesses. J’ai continué à marcher, car je ne voulais pas m’attirer des ennuis et les rendre encore plus violents.

Plus tard dans la journée, alors que j’étais rentrée chez moi, à un moment donné, je me suis approchée de la fenêtre et j’ai vu le même groupe de Tunisiens en bas, avec des couteaux, des bouteilles et des chiens. J’ai paniqué et j’ai commencé à appeler toutes mes connaissances, pour leur dire de ne pas s’aventurer près de chez moi. J’étais paniquée. Ils ont fini par réussir à entrer chez moi, mais heureusement, j’ai réussi à me barricader dans ma chambre, en coinçant la porte avec une chaise. J’ai alors appelé et envoyé des messages à tout le monde pour qu’on vienne m’aider. Au bout de quelques heures, ils sont partis. Mon appartement était saccagé et pillé. Je suis allée me réfugier chez une amie, où je suis restée cloîtrée deux jours."


Postées sur les réseaux sociaux, plusieurs images de blessures ont suscité de vives réactions, notamment au sein de la communauté ivoirienne.


Le 23 août, des Ivoiriens ont ainsi tenté de se défendre, en se rassemblant en bas d’immeubles du quartier, munis de bâtons, afin de "protéger leurs compatriotes". Sur cette vidéo, publiée sur Facebook, ils appellent à arrêter les actes haineux à leur encontre.

Vidéo publiée par un ressortissant ivoirien installé à Tunis.

"Près d’une centaine d’Ivoiriens habitent ce quartier : nous avons été obligés d’en évacuer la moitié"

Henri Michel Étienne est président de l’ASSIVAT :
 
"Le 22 août, vers 18 h, il n’y avait qu’un seul agent au poste de police car c’était le lendemain de l’Aïd. Nous avons déposé plainte auprès de la police. En tout, sept blessés ont été emmenés à l’hôpital Charles Nicole de Tunis le 28 août. Près d’une centaine d’Ivoiriens habitent ce quartier : nous avons été obligés d’en évacuer la moitié [dont Aminata O., NDLR].”

Ces tensions inquiètent les ressortissants ivoiriens, qui continuent de déserter le quartier. Le 27 août, l’Association tunisienne de soutien des minorités (ATSM) a pris contact avec l’ambassade de Côte d’Ivoire pour suivre l’affaire et prendre des mesures préventives pour éviter  les tensions.

Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, la gendarmerie de Tunis n’a pas donné suite à nos questions. Nous publierons sa réponse si elle nous parvient.


Article écrit par Kenza Safi-Eddine